Castorp a écrit:
Tu simplifies grossièrement, là.
Le pensée racialiste que Le Pen développe, elle est basée sur la mélancolie, sur la terreur de la perte et de l'oubli. Elle se manifeste par des bruits de bottes, mais c'est avant tout une pensée qui cherche à perpétuer le passé à l'infini, parce qu'il y a pour les tenants de cette pensée une beauté dans ce passé qui mérite que l'on préserve et porte aux nues. Elle repose sur un conservatisme que l'on retrouve dans toute l'espèce humaine, celle de la préservation des origines et le refus de les voir mourir (et je ne doute pas une seconde que tu as ce sentiment aussi en toi : comment as-tu réagi aux destructions de l'EL de la cité d'Hatra ?).
C'est une pensée qui rejette violemment l'écoulement du temps, et tout relativisme.
Le fascisme et le racialisme, c'est une des facettes de l'espèce humain ; dire que c'est creux, c'est prétendre aussi qu'une part non négligeable de l'espèce humaine est creuse. Alors que non, c'est là, et il faut vivre avec pour dépasser ça.
Il y a de l'humain dans tout et n'importe quoi. Le fascisme ne se résume pas à l'instinct de conservation ou à la mélancolie : il soumet ces sentiments humains à une interprétation du monde et des événements, à des mots d'ordre, à des plans d'attaque. Ce sont cette interprétation, ces slogans et ces manoeuvres - ce que tu appelles "bruits de bottes" - qui définissent avant tout le fascisme.
Évidemment que, comme tout le monde, je porte en moi l'inquiétude de la disparition des hommes et de leurs oeuvres, mais pour que ça me transforme en fasciste il faut bien autre chose. C'est là qu'entre en scène le délire dont je parlais. Il n'est évidemment pas inutile de saisir ce qu'il y a d'humain dans le fascisme, mais s'en tenir là c'est de la complaisance et pas de "l'analyse".
L'analyse commence quand on soumet la pensée fasciste au feu d'une critique basée sur les rapports de production réels. C'est là qu'on voit que le fascisme - mouvement somme toute très récent, et donc éminemment moderne - n'a jamais été que l'idéologie servant à légitimer, par le recours à des mythes bien précis (à commencer par celui du "corps étranger" à la Nation), l'emploi de la force brute par une frange de la bourgeoisie pour trancher les problèmes causés par le désordre économique et empêcher toute mise en danger des valeurs bourgeoises traditionnelles.
Attention : je ne veux pas dire par là qu'il s'agit d'une pensée rationnelle. Le fascisme n'est pas qu'instrumental : Le Pen croit à ce qu'il dit, et d'ailleurs on a bien vu avec l'exemple nazi que ces gens sont prêts à tout, y compris brûler pour "conserver"... Mais ce paradoxe n'en est pas un : l'irrationalité fasciste a pour objet le sauvetage, non pas du "passé" au sens large, mais de rapports sociaux bien précis, et idéologiquement naturalisés. Il est exactement là, le délire fasciste : dans la naturalisation extrême de rapports sociaux historiques. Et on voit où ça conduit : à justifier l'assassinat au prétexte de la "lutte pour la survie". On est loin, très loin, de la pure et simple "mélancolie"...