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Difficile pour moi de ne pas avoir un minimum de respect pour le conspirationnisme tant c’est une contre-culture qui ne s’épargne aucun sujet ni audace.
On peut littéralement tout réinterpréter à son aune : l’Histoire (un mathématicien Russe, Anatoli Fomenko, prétend que le Moyen-Age n’a jamais existé et qu’on a donc au moins 1000 ans de chronologie fictive), la nature (Bigfoot et autres cryptides etc.), la politique (JFK, élites pédo-criminelles etc.), la société (celles et ceux qui ne contractent pas, les antivax etc.).
Ca va du plus odieux et condamnable— négation de la Shoah— au plus risible et inoffensif— Paul McCartney ou Avril Lavigne morts et remplacés par des sosies. D’ailleurs le complotisme a longtemps été un truc d’extrême-droite, mais maintenant l’extrême-gauche a aussi le sien— féminisme intersectionnel— et, ma foi, c’est là aussi un franc succès. Pas un seul foruméen ici présent ne croit pas, plus ou moins fermement, à une théorie du complot, qu’il l’assume ou non. A part peut-être Vieux-Gontrand et Gnagnagna. (sondage ?)
Mais voilà, l’ufologie ne serait-elle pas la théorie du complot la plus susceptible d’être vraie ? Les déclassifications en cours ne font à ce jour que confirmer ce que l’on savait déjà, à savoir que les institutions compétentes ont emmagasiné des informations sur le sujet, comme sur d’autres phénomènes paranormaux (cf. la CIA et les pouvoirs psychiques). Quoi qu’il en soit, de tous les complots, c’est celui qui a le plus infusé dans la culture populaire et qu’elle a le plus influencé en retour. A tel point que certains se demandent même si la fiction ne sert pas le ou les complots (s’il(s) existe(nt)), d’une manière ou d’une autre (cf. Kubrick et le film de l’alunissage).
Mais sinon, l’ufologie pure et dure c’est le bordel : littérature pléthorique, on ne sait même pas par où commencer (Jacques Vallée ? Après tout il a inspiré le personnage de Truffaut dans Close Encounters). Masse de "preuves" photo et vidéos, témoignages. Debunking, aussi (les "preuves" seraient truquées, l’hystérie collective pourrait expliquer l’ampleur de la réception des phénomènes etc.). Ensuite, les auteurs en question ont l’air soit manipulés, soit des manipulateurs, soit les deux en même temps.
C’est aussi parfois un milieu moralement douteux (dès que ça parle de réptiliens : glissement systématique vers les Illuminatis puis les poncifs antisémites du complot judéo-maçonnique). Trop paresseux intellectuellement enfin, car quand le postulat et la conclusion sont les mêmes— on nous ment— il n’y a plus besoin de développer de raisonnement.
Il y a différentes écoles, en plus : aux années 60/70, la mode était aux aliens "anciens astronautes" qui seraient à l’origine de la vie sur terre, de nos plus vieux monuments et de nos religions. Puis au détour des années 80, c’est la version kidnappeurs/violeurs de bétail et de pécroutes qui gagne en traction (donc plutôt tendance Communion, X-Files, Independance Day… je ne compte pas Alien et ses suites qui relèvent plus d’une évolution des monstres Universal). Dans les deux cas, toutes les institutions officielles mentent à leur sujet en nous cachant la vérité.
Mais si ça ne s’arrêtait que là ! A cela s’ajoute la fascination ambiante dans notre culture pour les vestiges pop du gnosticisme. Je ne prétends pas à une expertise théologique ou philosophique sur cette mouvance ésotérique qui remonte aux premiers temps du christianisme, mais voici ce que n’importe quel quidam comme moi peut en retenir : notre réalité n’est qu’un voile, notre monde matériel une prison. Toute matière, de sa plus petite itération (les atomes, l’ADN) à la plus grande (le cosmos), est un mensonge corrompu savamment entretenu par un démiurge malveillant et/ou ignorant. Et la gnose, ou "connaissance", est ce qui permettait aux gnostiques, par des voies initiatiques mystérieuses, de lever ce voile et ainsi accéder à la véritable nature divine.
Pour la pop culture on pensera d’emblée à Matrix mais on retrouve ce trope à intervalles réguliers : Twin Peaks (Pacôme Thiellement en parle très bien), Lost, Prometheus, Dark City etc. Backrooms aussi dernièrement. Un bon exemple en littérature, c’est Philip K. Dick. Plus qu’un trope, il existe chez certains créatifs une obsession de la vérité cachée derrière une fausse réalité quotidienne.
Si je fais le lien, c’est parce qu’on retrouve dans le cœur "doctrinal" du complotisme une forme de gnosticisme, mais matérialiste : toute version officielle est un mensonge au-delà duquel se tapit la vérité et celui ou celle qui découvre cette vérité (en écoutant Alex Jones ou en s’abonnant au compte twitter de Daria Marx) a enfin les yeux ouverts. Red pill/blue pill pour la droite, éveil/conscientisation pour la gauche. Once you see it, you can’t unsee it (cf. les différentes affiches du film).
Donc voilà. Mélangez tout ça, vous obtenez un perfect storm culturel.
Ce threesome baveux entre complotisme, gnosticisme pop et ufologie a notamment accouché d’une religiosité postmoderne pseudo-spiritualiste et syncrétiste de type New Age (la même mouvance qui fait acheter des pierres magiques à vos meufs (sondage ?)), qui va parfois très, très loin en matière de dérives sectaires (Scientologie, Raël, le suicide collectif de la secte Heaven’s Gate etc.). Autrement dit, l’équivalent post 2ème Guerre Mondiale* du spiritisme victorien. Ce ne sont alors plus les esprits des défunts qui viennent nous rassurer à titre individuel sur "l’après" lors de séances avec un médium, mais des extra-terrestres bienveillants mais fermes qui se manifestent pour nous révéler, cette fois collectivement, avec une portée universelle, la nature de nos errements— guerres absurdes, religions mensongères… enfin, surtout Catholicisme mensonger, on notera que la remise en cause théologique qu’impliquent les phénomènes ne concerne jamais qu’une seule branche des trois religions abrahamiques, ce qui en dit long sur l’ethnocentrisme de toute cette affaire— et nous hisser par-delà le voile de notre réalité mensongère.
* The Day the Earth Stood Still, première instance, à ma connaissance, de l’alien moraliste (voire moralisateur), date de 1951. Ca a ensuite donné Abyss. Avatar dans une vibe plus écolo-décoloniale. Ou encore Le cinquième élément. 2001 échappe à ce moralisme, mais contribue dans la même veine à faire du divin un phénomène qui se manifeste dans un contexte cosmique. En revanche, le Watchmen d’Alan Moore renverse ce trope avec une tonalité et un mordant cyniques typique de la fin de la guerre froide : l’alien qui unit les US et l’URSS, après l’hécatombe à NYC, est un fake doublé d’un false flag ourdi dans l’ombre d’un complot aux velléités humanistes— la fin du film, sans doute plus optimale du point de vue de l’architecture de l’intrigue (faire d’une arme nationale une menace globale), n’est au finale "que" ironique.
Nous hisser de manière parfois littérale, avec l’équivalent spatial de la rapture protestante des seuls élus invités à rejoindre les étoiles. Parfois, c’est plus vague. A quoi bon rester cramponnés à nos illusions dont la violence et l’injustice paraissent désormais absurdes maintenant qu’une intelligence supérieure s’est manifestée concrètement pour nous en libérer et nous guider ?
Notons au passage que si internet a servi de catalyseur pour tout ça au cours des 30 dernières années, l’esprit ufologique, pour des questions générationnelles évidentes, reste tout de même boomer coded.
Donc, si on récapitule : le gouvernement ment, les aliens existent, ils sont présents, ils nous sont supérieurs en tous points (technologie, sagesse, spiritualité etc.), certains sont bienveillants d’autres non, les bienveillants détiennent les clefs des mystères ésotériques de la vie et de l’univers que "l’humanité" (on y reviendra) associe aux religions dont les institutions (enfin surtout l’Eglise) ont usurpé la paternité et leur arrivée s’apparente peu ou prou au second coming du Messie.
En ce qui concerne Steven Spielberg, et comme l’a mentionné FF, si l’on en croit ses déclarations en interviews et celles de ses collaborateurs, ainsi que son corpus de SF— exception faite de War of the Worlds— il apparaît qu’il investit fortement cette vision célébratoire des aliens comme guides supérieurs et bienveillants. En tout état de cause, il proclame sa foi en leur existence et leur présence sur Terre.
On n’a donc pas affaire à une lubie ou un simple intérêt thématique de la part du cinéaste, mais à un flirt appuyé avec une croyance postmoderne dont je viens de survoler quelques tenants et aboutissants, aussi bordéliques soient-ils. En clair, on ne croit pas aux aliens "comme ça", par déduction ou par esprit critique décorrélé de la culture. On croit aux aliens dans le contexte de la construction sociale de cette croyance qui a été forgée depuis la fin de la seconde guerre mondiale.
Mes excuses pour la longueur de ce préambule— que j’ai écrit avant de voir le film, tout ce qui suit ce paragraphe a été écrit après (donc spoilers)— mais media literacy oblige je devais poser les bases avec lesquelles j’ai accueilli Disclosure Day. Et de manière générale, quand des membres des 1% te disent ce en quoi ils croient, tu les écoutes.
Au regard de ce que j’ai esquissé plus haut, convenons que le propos du film n’est pas si personnel que ça. Et ce malgré l’appropriation qu’en a fait Spielberg, malgré les recoupements avec ses propres obsessions, malgré la couche meta "œuvre sur une œuvre" qui fait office de liant. Disclosure Day, pour tout ce qui touche aux phénomènes, est aussi, en parallèle, le film d’un consommateur de contenu ufologique.
Tout d’abord, j’ai trouvé agréable la première moitié, qui est la partie purement thriller SF. Le Cow-boy parle de 20 ans de retard, je pousserai jusqu’à 30 : jusqu’à la planque dans la ferme, c’est Ennemi d’Etat (en moins rageux) avec des inserts d’Emily Blunt en mode Jedi atteinte de TDAH. Moins plaisant quand ce côté daté révèle toute la force de l’aplomb du boomer, avec ce surinvestissement de la diffusion télé du pot-aux-roses. ABC, CNN et Fox News enfin unis autour de la cause commune qu’est La Vérité alors qu’on est en plein dans l’ère de la désaffection de masse envers la télévision, même en ligne, qui n’est plus qu’une option parmi d’autres, que tous les grands journaux se focalisent de moins en moins sur leur version papier et qu’internet est l’outil de prédilection des lanceurs d’alertes (comme des complotistes (comme de tout le monde)). Rengaine d’un autre temps, plus proche de l’époque d’X Files et Signs. Pas très in touch with the times, tout ça. Mais c’est le sceau officiel de cette génération.
Par contre, c'est avec tout ce qui suit le train et cette incroyable crise d’angoisse (je me répétais en boucle "fais lui lever les bras, ça ouvrira ses poumons !!") que toutes mes suspicions se sont matérialisées les unes après les autres. Ce n’est pas tant la baisse de rythme qui m’a déplu (c’était déjà bien pépère pour commencer) même si je me suis bien emmerdé, mais l’inévitable refoulement d’égouts ufologique qui n’avait que trop tardé. Le film a laissé la place à une profession de foi dont le contenu et l'esprit, je l'ai déjà amplement expliqué plus haut, ne me ne plaît pas.
J’ai commencé à cringer fort lors du face à face entre Hugo et Noah. Hugo qui est le stand-in diégétique de Spielberg, le metteur en scène qui supervise la mise en place des décors, qui distille au goutte à goutte l’intrigue aux protagonistes, qui orchestre les deus ex machinae, qui a écrit le projet dans l’ombre au fil des années, attendant le bon moment. Hugo qui surligne alors son message, qui est celui du cinéaste, qui est celui de la contre-culture ufologique, en faisant la morale, en ayant entièrement raison en plus, parce qu’évidemment il a tout compris, à son ancien collaborateur et ami. "Ils sont plus proches de Dieu que nous !", et ça y est c'est parti... (point bonus à la présentatrice du JT qui se met à philosopher, les larmes aux yeux, façon "les images que nous vous montrons remettent en question notre place dans l'univers", mais à ce moment là du film j'étais déjà complètement déconnecté).
Parce que sans surprise, c’est à nouveau l’Eglise qui en prend une pour la team. Judaïsme, Islam, Hindouisme, Bouddhisme n’existent dans les films d’extra-terrestres que lorsqu’il s’agit de montrer, par une succession de plans d’ensemble, que la menace a enfin été anéantie aux quatre coins du monde. Si en revanche les aliens se manifestent pour lever le voile sur notre réalité et nos errements millénaires, c’est Sister Maura qui encaisse (et avec plaisir !), pas le Rav Touitou ni l’imam Abou Houdeyfa. Qu’est-ce ce que les spectateurs en Chine, en Inde ou en Malaisie, où l’écrasante majorité de la population se branle royalement de l’Eglise, vont y trouver de communicatif (cf. ne seraient-ce que les explications islamiques et orthodoxes des OVNIs façon case closed) ? Ça représente déjà un tiers de la population mondiale… ou "humanité", qui est bien le cœur de cible au moins symbolique de ce film, elle qui a le droit de savoir.
Dès que cette notion fait surface de manière générale, et en particulier dans un blockbuster, mon objection principale tient en cette citation lapidaire d’Oswald Spengler dans Le déclin de l’Occident, dès 1922 : "L’humanité est un concept zoologique, ou alors un mot vide de sens." Il n’existe aucun message, aucune "valeur", aucune émotion, aucune injonction à être plus comme ci ou moins comme ça qui puisse s’appliquer comme un langage alternatif commun à "l’humanité tout entière". Empathie, écoute, respect, bref, tout ce qui constitue le rapport à soi-même et aux autres, sont des concepts mentaux soumis aux aléas parfois extrêmes des différences culturelles. Différences culturelles qui impliquent des différences linguistiques dont découlent des différences de mentalisation et de psychisme (en plus des différences religieuses déjà évoquées).
L’universalisme est à la fois le vœu pieux de la part d’artistes de la culture dominante et le masque bienveillant de l’impérialisme (qui plus est, l'Occident n'est pas la seule force à prétendre à un universalisme, et les universalismes respectifs ne sont pas du tout compatibles entre eux). Il y a plus de chances que les aliens existent tels qu’on nous les vend que de trouver un socle commun de "valeurs", dont les contours sont d’ailleurs souvent mal définis, applicable à toutes les cultures du monde. A plus forte raison quand le porteur de ces "valeurs", à savoir l’Occident, dont Hollywood est le mégaphone, en change quasiment au même rythme que l’évolution de la mode vestimentaire. Pour paraphraser le crapaud de Saint-Germain-des-Prés : "l’universalisme est un ethnocentrisme."
On m’objectera sans doute que "oui mais c’est un conte, une fable", ce qui est vrai, et aussi que "l’empathie c’est important". Les contes et fables sont justement très marqués par leur culture d’origine, et s’exportent rarement au-delà des frontières. Et l’empathie, bon. Vaste sujet.
Je m’attendais à plus de perspective de la part de Spielberg, plus de nuance, à un propos avec plus de souffle. Quelque chose de l’ordre de Minority Report, sans doute. Là, c’est de l’universalisme de bande d’arrêt d’urgence asséné avec l’énergie tranquille du boss de fin du boomerism un peu matrixé par son hobby, dont il n'a pas voulu toucher à la littéralité.
PS : au cas où les aliens débarquent vraiment pour nous révéler que le zénith moral, intellectuel et spirituel de "l’humanité" depuis 5000 ans c’est les 70 dernières années de monoculture hollywoodienne, je me réserve la vanne Disclosure: Gay.
_________________ Looks like meat's back on the menu, boys!
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