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Après le "I had to make up rules to keep it under control" du narrateur qui ouvrait quasiment Following, on peut entendre le protagoniste de Memento dire en début de film "You really do need a system if you're gonna make it work.". L'éternelle quête de contrôle nolanienne bat son plein dans ce deuxième long métrage et premier chef-d'œuvre de la filmographie du cinéaste.
C'est vraiment pas étonnant que le film noir soit le genre de prédilection d'un auteur à ce point travaillé, dans la première partie de sa carrière, par la peur masculine de la perte du contrôle (sur son identité), notamment aux mains de femmes (fatales). D'ailleurs, si on a droit ici à la première des nombreuses women in the fridge de sa carrière, Nolan accouche aussi du superbe personnage de Natalie, à la fois victime et bourreau, empathique et manipulatrice, et je trouve aussi très beau le personnage de la femme de Sammy Jankis (qui ne s'avèrera donc être nul autre que sa propre femme, par conséquent moins éthérée et fonctionnelle qu'initialement cru).
Et quel héros de film noir! Ici on est vraiment à 100% dans l'étude d'un processus, d'une méthodologie. Comme le dit Leonard, il cherche à se conditionner par l'habitude, la routine, mais il a surtout ses recours tout à fait idiosyncrasiques et cinégéniques que sont les tatouages et les polaroïds. D'ailleurs, une fois de plus, que sont les polaroïds de Leonard sinon des totems? "Memory's not reliable. (...) Memory's not perfect. It's not even that good. Ask the police, eyewitness testimony is unreliable. The cops don't catch a killer by sitting around remembering stuff. They collect facts, make notes, draw conclusions. Facts, not memories: that's how you investigate. (…) Memory can change the shape of a room or the color of a car. It's an interpretation, not a record. Memories can be changed or distorted and they're irrelevant if you have the facts." explique Leonard à Teddy. Doutant de sa mémoire défectueuse, doutant donc de la "réalité" comme Cobb dans Inception, il doit s’en remettre à ses photos et aux légendes qu’il inscrit dessus pour décerner le vrai du faux. C’est sa manière de reprendre le contrôle sur son handicap et donc sur sa vie. Et il est rare de voir un film à ce point réussir par sa narration et sa mise en scène à nous plonger dans la subjectivité de son protagoniste handicapé, le récit à rebours nous empêchant de savoir ce qu'il vient de se passer, comme c’est le cas pour Leonard lui-même.
Parce que ce qui fait terriblement défaut à Leonard, outre sa mémoire, c'est la notion du temps qui en découle. Sans notion du temps passé, comment guérir? Comment faire le deuil de sa femme? Dans Following, l’absence soudaine d’un objet appelait la mémoire, dans Memento, c’est l’inverse. Depuis la mort de sa femme, Leonard a gardé plusieurs objets qu’il associe à celle-ci ou à la nuit fatidique : une horloge, le livre qu’elle lisait et relisait sans cesse, une brosse… À un moment, on le voit même engager une prostituée pour lui demander de rejouer la scène. Le personnage, souffrant d’amnésie antérograde, essaie de mettre en scène les événements, de reprendre le contrôle de sa mémoire. En vain. Le stéthoscope de son père pour Bruce Wayne, la pièce brûlée de Harvey Dent, la montre offerte à sa fille pour Cooper dans Interstellar, tous ces objets déclenchent le souvenir…et la douleur. L’une des figures de style récurrentes du metteur en scène est le recours à de furtifs flashbacks (généralement muets, avec le son du présent), souvent appelés par la vision d'un objet, pour illustrer les souvenirs qui tourmentent ses protagonistes. Le dialogue entre les temporalités, entre passé et présent, fait partie intégrante de l’œuvre de Nolan. Ce n’est pas un hasard si ses films sont faits de flashbacks et d'allers-retours dans le temps. Le passé informe le présent, parce que, comme il est dit dans Batman Begins, "That impossible anger strangling the grief, until the memory of your loved one is just... poison in your veins." Chez Nolan, la mémoire est le moteur des actions. La dernière chose dont se souvient Leonard, c'est sa femme qui meurt. Mais là où le film est le plus intéressant et le plus poignant dans son étude du rôle de la mémoire, c'est encore une fois dans son rapport à l'identité, en explorant la notion de mémoire sélective, même pour (ou précisément pour) quelqu'un dans la situation de Leonard.
Encore une fois, il est question d'un personnage qui se réinvente. Encore une fois, ça passe par un changement de look (Leonard troque une chemise en flanelle et doudoune sans manche et un pick up pour un costume de marque et une Jaguar) mais surtout par le choix d'oublier les vérités (ce qu'il a fait ou ce qu'on lui a dit) qui le dérangent, aussi capitales soient-elles (en l'occurrence, qu'il a déjà tué le coupable et qu'il a lui-même tué accidentellement sa femme). Pourquoi? Pour donner un sens à sa vie, pour se donner un but. Comme je le disais, les protagonistes chez Nolan se mentent à eux-mêmes et ceux qui survivent sont ceux qui arrivent à créer une fiction d'eux-mêmes, ceux qui arrivent à reprendre le contrôle. C'est précisément ce que fait Leonard dans une des fins dont le vertige continue de me hanter, que ce soit dans sa nature palindromique improbable (le film se termine là où il a commencé avec les deux mêmes persos mais ça n'est pas la même scène) ou dans sa révélation d'une grande tristesse sur le sort sans fin de Leonard (dont le palindrome illustre bien la nature cyclique).
Je me rappelle encore la claque de la découvrir presque par hasard lors de mon premier (et meilleur) festival de Deauville, en septembre 2000. N'ayant pas vu son précédent à l'époque, c'était fou de voir la naissance d'une voix si singulière, d'une identité aussi parfaitement formée. 26 ans après, la claque me rougit encore la joue.
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