aka Following, le suiveur
Un romancier en herbe est poursuivi par une obsession. Il file des inconnus jusqu'au jour où l'un d'eux, cambrioleur professionnel, l'entraîne dans ses combines.L'une des premières répliques du monologue qui ouvre le film est
"I had to make up rules to keep it under control". Ainsi, dans ce premier long métrage, Christopher Nolan livrait de façon anodine l'une des clés de son cinéma. L'auteur est arrivé presque
fully formed avec ce projet de fin d'études et il est toujours fascinant de le revoir à l'aune des œuvres qui auront suivi dans sa filmographie.
L’idée du film est venue à Nolan lorsque, suite à un vol par effraction, il s’est demandé ce que les cambrioleurs avaient pu penser en fouillant à travers ses biens. Immédiatement, l’angoisse de Nolan s’est porté sur le viol de son intimité et ce qu’elle pouvait révéler de lui à son insu. Des gens pouvaient regarder tout ce qui composait son appartement et en tirer des conclusions, hors de tout contrôle du locataire. Le rapport à l’identité est une des principales composantes de la première partie de la carrière de Nolan, notamment par le biais de la mémoire.
"Il y a une forme de connexion narrative qui se fait à travers les objets dans Following" affirme le réalisateur mais cette vérité n’est pas exclusive à son premier film. Ici, le personnage du voleur, nommé Cobb, explique au protagoniste, son apprenti, qu’il ne se contente pas de voler des biens de valeur mais qu’il subtilise aussi toujours un objet.
"En le prenant, tu leur montres ce qu’ils avaient". Dix ans avant que le concept ne soit explicité dans
Inception, Nolan employait donc déjà des totems sauf qu'ici leur présence ne traduit pas une tentative de garder le contrôle mais leur absence devient synonyme de chaos, la peur n°1 de l'auteur.
Le cambriolage fut non seulement à l'origine du film mais probablement l’événement matriciel de tout le cinéma de Nolan.
"J’ai réalisé que la porte était du simple contre-plaqué and que ça n’allait jamais garder quiconque dehors. Ce qui garde les gens hors de chez vous, ce sont les protocoles sociaux qui nous permettent de vivre ensemble. J’étais intéressé par le genre de personnes qui cesseraient de respecter ces protocoles et pourquoi." On peut tirer un trait allant directement du Cobb de son premier film au Joker, ultime incarnation du chaos. Et comme si ça ne suffisait pas, Nolan ordonne son chaos préféré en tant qu'auteur, à savoir ses efforts à essayer de contrôler l'incontrôlable : le temps.
"Dans un film noir, on nous demande en continu de repenser notre évaluation des relations entre les différents personnages et j’ai décidé de structurer mon intrigue de manière à accentuer la compréhension incomplète de chaque nouvelle scène par le public." L’absence de linéarité reflète ainsi l’incertitude du protagoniste vis-à-vis des autres personnages et l'éclatement narratif condamne le héros à perdre le contrôle.
La question devient alors de savoir comment le protagoniste nolanien peut reprendre le contrôle de sa vie. La réponse à cette question nous éclaire sur une autre des caractéristiques les plus particulières du cinéma de l’auteur : son côté terre-à-terre. La concrétude des objets s'inscrit dans cet esprit tout comme l'une des autres marottes du cinéaste : les processus. L’auteur a une passion pour la minutie de la réalisation d’une chose. Par définition, l’action de rendre réel, effectif. Rendre quelque chose réel, concret, par l’usage de ses mains, c’est une façon de prendre le contrôle. Même dans son court métrage documentaire sur les frères Quay, deux jumeaux - comme dans
Le Prestige - réalisateurs de films en stop motion, il s’attarde longuement sur leurs mains, dans des gros plans les montrant manipuler chaque marionnette. Quand il s’attaque à Batman, il prend comme parti-pris de le transposer dans le monde le plus réel, le plus tangible qui soit. Jamais avait-on vu avec un tel niveau de détail comment Batman s’était façonné son costume. Jamais avait-on autant justifié l’origine et la possibilité de tout son apparat. Son entraînement, ses gadgets, sa Batmobile. Nolan explique chaque aspect comme il pouvait expliquer chaque tour de magie du Prestige. Il ne cherche pas à tuer la magie, il est simplement fasciné par comment les choses
fonctionnent. Il veut les comprendre, les maîtriser, les
contrôler. Following passe ainsi une bonne partie du temps sur l'apprentissage par Bill des méthodes de Cobb, un
modus operandi qui sera capital dans la tournure éventuelle des événements.
"Je suis intéressé par le processus, le processus de devenir. Je suis fasciné par l’idée de Bruce Wayne comme homme ordinaire sans super-pouvoirs se transformant en cette figure plus grande que nature qui semble avoir des capacités extraordinaires." Et Batman n’était pas le premier personnage nolanien à se mettre en scène…
Dès
Following, on peut voir le protagoniste anonyme altérer son apparence de façon significative, coupant ses cheveux longs, rasant sa barbe naissante et troquant sa garde-robe d’écrivain fauché pour un costume sombre, achevant son nouveau look élégant. Une panoplie qui revient sans cesse dans les films de l’auteur et même sur ses tournages vu que Nolan est souvent raillé pour être en costard sur le plateau. Déformation professionnelle, l’illusion d’une personne sérieuse et respectable passe avant tout par l’habit. Et chez Nolan, l’habit fait le moine. Sapé comme jamais, notre héros devient subitement plus sûr de lui, presque une personne complètement différente, préfigurant la métamorphose de Bruce Wayne en Batman. Il faut dire que chez Nolan, pendant longtemps, l’illusion était la seule manière de survivre.
"Je suis très intéressé par le conflit entre la vision subjective d'un individu et la réalité objective". De
Following à
Oppenheimer, le personnage nolanien est un personnage qui ment aux autres mais surtout se ment à lui-même. Ici,le héros croit se réinventer, faire illusion aux yeux des autres, notamment du personnage féminin, mais la nouvelle identité qu'il se forge demeure pilotée par Cobb. Comme le dit le Joker,
"You were a schemer, you had plans and look where that got you. I just did what I do best. I took your little plan and I turned it on itself." C'est pourquoi il perd. Chez Nolan, ceux qui survivent sont ceux qui arrivent à créer une fiction d'eux-mêmes, ceux qui arrivent à
reprendre le contrôle.