Je ne vais pas ouvrir de topic spécifique pour les 2ème et 3ème parties de ce qui ne fait qu'un grand tout, découpage qui aura permis au film d'être distribué en salle, et à Wang Bing de terminer son montage (qui n'était pas finalisé lors du passage de la première partie au festival de Cannes en 2023). 2600 heures de rush, répond à ça Albert (même si je pense que Wang ne se fade pas la totalité de ses rushs pour choisir quoi garder au montage).
Jeunesse (les tourments)
La première partie se terminant au moment du nouvel an chinois et du retour des ouvriers dans leur région natale, je pensais que dans la seconde nous serions amené à passer beaucoup plus de temps loin de Zhili. Ça n'est pas le cas, finalement dans cette seconde partie Wang reprend exactement le même schéma que dans la première (la seconde se clôt pareillement lors du nouvel an chinois, dans la même maison cette fois habitée), mais sous un angle différent. La première se concentrait effectivement sur la majeure partie de la main d’œuvre manufacturière (de jeunes adultes, voir des adolescents) et les à côté de leur vie. La drague, les amours, le temps passé entre potes. Dans
les tourments, sans se focaliser beaucoup plus sur le travail proprement dit (il est fort probable que Wang estime avoir fait le tour de la question avec
15 heures), on va cette fois-ci être confronté beaucoup plus frontalement aux rapports de subordinations entre les patrons de ces petits ateliers de confection familiaux et les quelques employés à leur service. La première séquence prêtera à sourire, un mec qui veut arrêter le travail avant son terme mais que le patron refuse de payer parce qu’il ne trouve plus le cahier où est consigné les quantités produites, bravache au début avec ses amis, tout penaud devant le patron, à deux doigts de rejouer les mésaventures d’Ahmad dans
Où est la maison de mon ami ?, déambulations comprises. La suite est par contre beaucoup moins gaie, entre patron escroc qui disparaît du jour au lendemain et qui laisse les employés négocier la vente des machines pour récupérer une part infime de leur salaire, et négociation salariale interminable jusqu’au petit matin. Quelques jours après avoir vu
Tardes de soledad, marrant de voir rejouer un même épuisement de la forme qui vient redoubler l’épuisement des ouvriers qui semblent être le principal levier sur lequel joue leur patron pour avoir l’ascendant dans les négociations (quand bien même je ne comprends toujours pas pourquoi les prix pour chaque pièce ne sont discutés qu’une fois le travail fini).
Jeunesse (retour au pays)
Ce coup-ci c’est le bon et une bonne moitié de cette troisième partie (par ailleurs la plus courte) se passe lors des festivités du nouvel an, en famille. La première perdue au milieu des montagnes (j'ai un doute, il me semble que c'est dans le Hunan), atteinte au bout d'un périple interminable en train puis en mini-bus. L'impression de retourner dans l'atmosphère déshérité des
3 sœurs du Yunnan, tous les hommes partent 10 mois sur 12 pour gagner leur croûte, laissant femmes, nourrissons et grands parents y végéter jusqu'à leur prochain retour. Là prend tout le sens de ses heures passées sur des machines à coudre, la survie de plusieurs générations dépendant de ses ouvriers/ouvrières, dont l'insouciance s'évapore progressivement (ce qui fait toute la qualité d'un tournage étalé sur 5 ans). Mais ça ne sera pas le cas de toutes les familles que l'on va visiter, certaines demeures sont beaucoup plus cossues, à se demander pourquoi certains s'infligent ce travail payé des clopinettes à Zhili. Mais au-delà des retrouvailles en famille, ces festivités sont aussi l'occasion de sceller les rencontres faites sur le lieu de travail et créer la sienne propre. On participe alors à deux mariages, ailleurs on suit l'un des rares personnages récurrents des 3 parties (que j'aimerai pouvoir citer nominativement, Wang nous gratifie généreusement des noms de tous ses principaux protagonistes sauf que je suis dans l'incapacité d'en avoir retenu un seul...) qui retrouve sa femme après l'accouchement de leur deuxième enfant, d'autant plus saisissant qu'on les aura vu ensemble quelques heures plus tôt lors de leur rencontre initiale, lui 19 et elle 16 ans seulement. Et comme pour mieux clore ces presque 10 heures et rappeler cette aliénation à laquelle ils ne sauraient échapper, le film de se clore sur le retour des migrants lorsque les ateliers rouvrent, certains habitués retournant à leur poste attitré, d'autres à la recherche d'une première ou d'une meilleure place.