Art Core a écrit:
Intéressante discussion. Mais je crois qu'elle dépasse totalement le film. Evidemment que ces choix de bien et de mal s'inscrivent dans une dialectique religieuse mais il en va de même pour la majorité des récits occidentaux. Ça ne me pose en tout cas aucun problème dans ce film là en particulier, je ne vois pas très bien en quoi cela remettrait en cause le propos du film (qui semble assez évident, montrant la religion comme une monstruosité). Et cela peu importe finalement que le fantastique soit "vu", se manifeste dans le film. Les derniers plans sont pour moi d'un onirisme évident, représentation iconique d'une certaine image de la sorcellerie. Cela participe totalement du "cauchemar" qu'est le film.
Je ne pense pas que la discussion dépasse totalement le film. Le problème discuté, c'est : contient-il un "propos" "antireligion" clair?
A mon sens non. Ce n'est pas une question d'interprétation, mais d'incohérence dans la construction intradiégétique du récit.
Je ne conteste pas que le film voudrait, à l'intérieur de ce conte classique de sorcière et d'envoûtement satanique, proposer une critique du puritanisme, de l'obsession religieuse de pureté (notamment sexuelle) qui ne peut qu'exacerber le désir (localisés dans le personnage du fils et du père - y a d'ailleurs suggestion de comportement incestueux de sa part dans une scène).
Le problème, c'est que cette intention de charge, et même lourdement surlignée, est anéantie, ruinée, par la révélation, dès le début du récit, de l'existence objective d'une force occulte menaçant cette famille, et, à la fin, par la manifestation hors-champ de deux déclinaisons de Satan lui-même: le bouc tueur, puis la voix.
Toute ambiguïté à ces sujets étant neutralisée, à la fois au début et à la fin, les peurs, tentations, délires, du père, de la mère, du fils et des deux enfants, fruits de l'emprise du religieux, se trouvent justifiés dans la logique intradiégétique du récit. Sans pour autant que l'on comprenne pourquoi la jeune fille, qui elle justement est bcp moins sous l'emprise de l'obsession de la tentation, est le vecteur de destruction de sa famille: l'ambiguïté forcée, cad qui ne marche pas, étant que c'est elle, au fond, "the witch". Mais c'est pas cohérent du tout, du point de vue du récit et de la caractérisation des personnages. C'est incident, artificiel, de l'ordre d'un twist mal géré, du deus ex machina, en tout cas selon moi d'une faiblesse d'écriture.
Donc, si on me dit que cette histoire raconte comment une famille de puritains est décimée par sa peur des tentations du Malin, Malin qui dans le récit a une existence objective, et que cette histoire a un clair contenu "anti-religion", je tique: ils ont, dans la logique du récit, bien raison d'avoir peur. Leur superstition est parfaitement justifiée. Où est la charge "anti-bigoterie" dès lors?
Lorsque Art Core dit que les choix de bien et de mal s'inscrivent dans une dialectique religieuse, comme pour une majorité de récits occidentaux: ce n'est pas qu'on choisit ici entre le "bien" et le "mal", ce qui ne mangerait pas de pain et peut en effet concerner une majorité de récits, occidentaux ou non, avec ou sans dialectique religieuse. Non, ici comme dans bcp de films fantastiques standard sur "les forces du mal", on a à choisir entre Dieu et Satan. Cette alternative, disais-je, est intégralement définie par la religion, et dans sa version la plus fondamentaliste.
Je revoyais il y a quelques jours Les Innocents, de Jack Clayton. Là, tout le récit peut se lire comme une charge contre le puritanisme : parce qu'il n'y a aucune donnée intradiégétique (comme dans le cas de Rosemary's baby évoqué plus haut) autorisant à penser que les événements qui obsèdent la gouvernante, fille de pasteur, bigote, etc, ont lieu autre part que dans son esprit malade... de religion.