
Quel dommage.
Ad Astra aurait pu faire partie du groupe des grands films de SF américains des années 2010 qui pour moi comporte trois membres qui à mon sens ont véritablement apporté quelque chose de fondamental au genre. Il s'agit évidemment de
Gravity,
Interstellar et
First Man. Trois chefs d’œuvres qui, chacun à sa manière, proposait une certaine idée du rapport de l'homme à l'univers, au métaphysique.
Ad Astra poursuit la même route et ce qu'il a à dire est passionnant cependant je crois qu'il est légèrement en deçà des trois autres. Je crois qu'il ne sera pas aussi impactant pour le genre que le seront les trois autres (quoique
First Man jouit pour l'instant d'une aura plutôt modeste - ce n'est d'ailleurs pas à proprement parler un film de SF). J'ai adoré
Ad Astra, j'ai passé une super séance c'est un film que je reverrai avec grand plaisir mais il ne m'a pas bouleversé comme je l'aurais rêvé (et comme, donc, m'ont bouleversé les trois autres).
Ce que j'aime particulièrement dans le film c'est que c'est un vrai film de SF et pas un film qui utilise le genre sans véritablement l'embrasser. A l'image
de The lost city of Z (que j'adore) qui était un film d'aventures quasiment sans aventures, qui, sciemment, décidait de relayer loin derrière les artefacts du genre. Ici on est dans un film en surface assez simple avec une mission, un homme choisi pour elle et une série de péripéties avant d'arriver à l'objectif et j'ai adoré l'imaginaire SF que le film porte en lui. Sans en faire trop, sans gadgets, sans esbrouffe le film projette un futur envisageable où l'espace est devenu le prochain territoire à conquérir. Et avec pas grand-chose on est dans un univers crédible et passionnant
Ce qui m'a étonné aussi c'est à quel point le film ose frôler le blockbuster, ose aller dans l'action et s'avère relativement généreux dans le spectacle
On compare beaucoup le film à
Apocalypse Now et en effet comment ne pas y penser, la recherche d'un homme qui a perdu la tête dans un voyage aux confins de la folie et de l'horreur. Sauf que Gray l'a rappelé plusieurs fois durant son (passionnant) Q&A, sa référence c'était Télémaque, qui part à la recherche de son père Ulysse et qui passe par toute une série d'épreuves avant de y arriver. De ce point de vue-là c'est vraiment réussi, c'est vraiment la quête ultime, pour le père mais aussi pour l'humanité. Il y a dans tout grand film de SF cette articulation permanente entre l'immensité de l'extérieur, de l'espace et la petitesse de l'intérieur de l'Homme. Plus on est loin dans l'immensité, plus on se rapproche du centre de l'Homme, de son essence métaphysique. C'est ici particulièrement prégnant dans la manière de créer des espaces concentriques comme une rivière qui se resserre de plus en plus (on part de la terre pour arriver à ce cube sur Mars où Pitt semble enfermé dans son propre esprit. Tout cela aboutit à la conclusion qui est sublime
on retrouve une espèce de noirceur propre au cinéma de Gray où les personnages se perdent dans une obsession. En cela le film est très similaire à
The lost city of Z, on peut y voir une version en négatif du point de vue du fils presque. Ça c'est vraiment fort surtout que ça rentre en résonance avec les références à Dieu qui apparaissent sporadiquement dans le film avec une certaine ironie
Cependant là où pour moi le film achoppe c'est au niveau de l'émotion. Un film comme ça devrait me bouleverser, me faire chialer comme jamais mais ça n'a pas été du tout le cas. Je n'ai jamais réussi à ressentir le drame profond du personnage principal. Il y a pour moi un léger problème dans sa caractérisation. Gray veut en même temps en faire une espèce d'icône du mâle alpha américain et un homme meurtri et taciturne. Mais ça ne marche pas trop selon moi. On en sait trop peu sur son passé (un personnage de femme fantomatique interprété par Liv Tyler), quelques éléments balancés maladroitement dans une voix-off et du coup son évolution n'est pas aussi forte qu'elle pourrait l'être. Il y a deux scènes miroirs en début en fin de film qui témoigne (presque trop littéralement d'ailleurs) du parcours intime fait par le personnage mais ce n'est pas suffisamment prégnant pour être émouvant à mon sens. C'est plus théorique qu'émotionnel en somme. La faute aussi à Brad Pitt. Je l'aime d'amour Brad Pitt depuis
Seven et
Fight Club je suis avec lui jusqu'à la mort. Mais pourtant son jeu qui se fait de plus en plus minimaliste au fil de ses films (Tarantino a réussi à le dérider un peu) me dérange, en particulier ici. Il a quelque chose d'inexpressif dans le visage qui bloque toute émotion pour moi, le mec est impénétrable, j'arrive pas à le "lire". J'avais eu le même problème dans
Tree of Life (mais chez Malick ça passe mieux), mais même dans
World War Z ou dans
Alliés. C'est le cas extrêmement rare (le seul en fait) d'un acteur qui joue moins bien en vieillissant. Bon j'exagère un peu et je suis sans doute un peu seul à penser ça vu qu'il est encensé de toute part. Mais Pitt propose un jeu similaire en fait à celui de Gosling dans
First Man, le personnage mutique dépressif dans une quête vouée à l'échec mais je trouve Gosling bien meilleur dans l'exercice. Il arrive à m'émouvoir là où Pitt ne me fait rien ressentir ou presque.
De toute façon cette critique sur l'émotion je l'ai vue dans plusieurs tweets et elle semble assez généralisée, surtout dans ce dernier tiers et dans
qui m'a semblé un peu ratée ou du moins décevante.
C'est marrant parce que Gray a passé sa carrière (ou presque) à parler de père et de fils et là c'est vraiment le sujet central et c'est paradoxalement ce qui est le moins réussi. Toute cette dernière partie est trop précipitée, maladroite
et c'est dommage parce que le film carresse du doigt une espèce de perfection mais qu'il finit par passer un peu à côté.
Il y a d'autres maladresses je trouve
Comme souvent je passe plus de temps à lister les petites choses qui m'ont dérangées qu'à creuser profondément ce que j'ai aimé mais je le répète j'ai passé un super moment. Le film est riche, surprenant, rythmé (même trop des fois ça va un peu vite) et passionnant (tout le truc dont je n'ai pas parlé autour de l'obsession de l'évaluation psychologique). Pas parlé non plus de l'excellente BO de Richter là encore assez surprenante. Ecrire dessus me donne envie de le revoir. Il sera dans mon top de fin d'année sans problème. Cependant le film a quelque chose de frustrant dans cette manière de ne pas passer loin du grand chef-d’œuvre. Et accessoirement je pense que ça va bider et que le film n'aura pas l'aura qu'il mérite (comme aux Oscars par ex).
5/6