Homère n’a rien écrit. Il n’a peut-être même pas existé.
Le poète est pourtant là "depuis toujours". Cité, commenté, critiqué, loué, imité, recopié, préservé, perdu, retrouvé, continué, traduit… Platon lui reprochait, trois siècles plus tard, de dépeindre des Dieux blâmables, de mauvais exemples pour la piété des citoyens— pour lui, il fallait bannir ses poèmes de sa cité idéale. Aristote louait sa capacité à dépeindre les hommes comme meilleurs qu’ils ne le sont et à s’effacer derrière ses récits poétiques. Virgile s’y est greffé pour consolider le
storytelling autour du lien mythologique, culturel et cultuel entre Troie et Rome. Saint Augustin y voyait une distraction vaine pleine de pathos. Montaigne, une des écoles incontournables de la vie. Giambattista Vico, l’autobiographie des Grecs primitifs. James Joyce, une architecture à appliquer pour retranscrire les inconscients de trois citadins sur vingt-quatre heures de pérégrinations dans Dublin.
En parallèle, les traducteurs ont continué au fil des siècles à faire vivre ses épopées à la hauteur des standards littéraires dont ils étaient les contemporains. Et quoi qu’on en dise et pense, Emily Wilson a fait la même chose. Sa version a beau être un tract politique dans la forme (appauvrissement du langage) comme le fond (approche intersectionnelle) — bref, sa traduction a beau être de la propagande— c’est aussi une façon de faire de
l’Odyssée le reflet d’un courant idéologique dominant actuellement. Courant dominant dont Hollywood fait ses choux gras. Logique, donc, que les deux se rejoignent. Mais à quel point ?
La première pièce à conviction fut la campagne marketing. Entre évènement estival,
ragebait et
bad buzz savamment orchestrés, elle a pleinement capitalisé sur la
culture war en cours. J’ai suivi ces vaines indignations d’un œil amusé car ce n’était qu’une question de temps avant que l’empire ne contre-attaque : que se passerait-t-il quand la force inarrêtable des colères sur les armures, bateaux et mixités ethniques anhistoriques rencontrerait les croyances de luxe inamovibles des acteurs conscientisés ?
Zendaya qui pose avec la traduction Wilson. Nyong’o qui demande à Homère pourquoi ses personnages féminins sont invisibilisés alors qu’Hélène est encore moins présente dans le film que dans le poème. Leguizamo qui s’époumone sur la représentation latino alors qu’il incarne un Grec dans une histoire grecque sans un Grec à l’écran. Page, en errance un peu partout depuis quelques années, intarissable sur le sujet de La Masculinité©, qu’on soupçonnait d’abord d’incarner Achille, le remplace finalement avec un personnage transfuge de chez Virgile. Bernthal et son cosplay constant de noir-américain qui culmine à l’écran dans son couple mixte toxique... Les deux forces se sont rencontrées et que s’est-il passé ? Rien qu’un nième rappel parmi tant d’autres que les Romains avaient raison au sujet des acteurs.
Dieu merci, même si le message était désormais clair, un film ne s’apprécie pas à l’aune de ses haters, ni à l’aveuglement hors-sol de son casting.
Mais à l’aune de quoi, alors ?
Ma référence la plus récente, c’est
Oppenheimer : ambitieux, exhaustif, plein de gravitas, mais aussi dans les clous de ce qui avait déjà été dit et pensé sur le scientifique. Film wikipédia de luxe, sauf sur un point sur lequel je reviendrai plus tard. Rien d’étonnant, puisque Nolan est un cinéaste capable d’une narration et d’une construction complexes au service d’un spectacle visuel sans équivalent qui enrobent des drames psychologiques d’un conformisme absolu. Qui plus est, avec
Oppenheimer il adaptait une biographie,
American Prometheus— j’avancerai même qu’il l’illustrait. Est-ce qu’il allait ici adapter— illustrer—
The Odyssey d’Emily Wilson ?
J’ai pensé aussi à
Beowulf et
The Green Knight, deux adaptations de classiques médiévaux qui suivaient déjà la tendance dont se réclame Wilson : la déconstruction de l’héroïsme. Déconstruire c’est chercher l’inverse de ce qui se trouve dans l’œuvre d’origine afin de l’ériger en équivalent valable, voire préférable. Et le message est toujours le même : le passé est indésirable, arriéré, pas éclairé. Surtout le passé héroïque.
C’est une approche idéologique bien connue, celle du ressentiment : des héros impliquent des médiocres, un contraste flagrant entre les deux qui implique des différences. Différences de traitement, et surtout de statut. Les différences, à plus forte raison celles de statut, et a plus forte raison encore quand elles sont légitimes et méritées, sont insupportables dans cette idéologie-là. Les héros étant moins nombreux, il est plus facile de les rendre médiocres que les médiocres héroïques. On se sent, voire on se sait médiocre ? Plutôt que de chercher à s’élever, organisons-nous pour rabaisser tout le monde à notre niveau.
L’exemple de Neil Gaiman est parlant. Compte tenu de ce qui lui est reproché, et vu comment il s’y est pris pour tenter de l’étouffer, on comprend sans mal d’où lui est venu son attrait pour cette idéologie qui imprègne son co-rabougrissement de Beowulf. L’adhésion à idéologie du ressentiment est toujours un aveu.
Et les aveux de Wilson sur le corpus homérique dont elle n’aime pas le monde qu’il représente, ni ses personnages, l’inscrivent de fait dans cette mouvance. La Grèce Toxique doit être corrigée via le prisme de sa propre conception de la moralité et de la politique. Achille et Ulysse ne sont pas des héros.
Ce qui est pratique avec cette façon de voir le monde, c’est qu’il n’y a pas besoin de la déconstruire en retour. Il suffit simplement de remettre à l’endroit ce qu’elle inverse, et on retrouve la réalité.
Ainsi, en lisant Homère, et rien qu’en complémentant cette lecture par celle de
l’Orestie d’Eschyle qui raconte, entre autres, le sort d’Agamemnon au retour du sac de Troie, on retrouve, alors que ce n’était pourtant pas perdu, toute l’ambiguïté, la tragédie, la rétribution, les conséquences, la noirceur qui complémentent l’aventure, l’héroïsme guerrier, la vie foisonnante au cœur l’univers homérique. Il y a de la mort et du tragique, oui.
L’Illiade notamment est un massacre constant aux détails particulièrement gores, et chaque défunt est nommé, honoré dans sa chute.
L’Odyssée montre aussi que cette violence n’est pas seulement une affaire de batailles.
Pour continuer ce retour à la réalité, prenons cet extrait du premier chapitre de
Mimesis (1946) d’Erich Auerbach :
Citation:
Les poèmes homériques, qui révèlent une culture artistique, linguistique et surtout syntaxique très supérieure, offrent cependant une image de l’homme relativement simple; ils sont simples aussi, d’une façon générale, par rapport à la réalité de la vie qu’ils représentent. Ce qui compte pour eux, c’est l’existence physique de l’homme et la joie qu’il en éprouve, joie qu’ils aspirent avant tout à nous rendre sensible. Entre les combats et les passions, les aventures et les périls, ils nous font voir des chasses et des festins, des palais et des masures, des joutes et des lessives, afin que nous voyions les héros dans leur vie concrète et qu’à ce spectacle nous prenions plaisir à la saveur de leur présent qui s’enracine dans des usages sociaux, un paysage, des besoins quotidiens. Ainsi ils nous charment et nous captivent si bien que nous partageons la réalité de leur vie, que durant tout le temps où nous sommes les auditeurs ou les lecteurs de ces poèmes il nous importe peu que tout n’y soit que fable, « invention mensongère ». On a souvent taxé Homère de mensonge; mais ce reproche ne diminue en rien l’effet des poèmes homériques; il n’a pas besoin de fonder ses récits sur une vérité historique, sa réalité est suffisamment puissante; il tisse son filet, il nous prend à ce filet, et ne désire rien de plus. Ce monde « réel » qui se suffit à soi-même et dans lequel nous sommes entraînés comme par magie ne contient rien d’autre que lui-même; les poèmes homériques ne dissimulent rien, on n’y trouve ni enseignement ni sens caché. On peut analyser Homère, comme nous nous y sommes efforcé ici, on ne peut pas en proposer une interprétation. Bien après la naissance de ces poèmes, la pensée allégorique s’est aussi essayée sur eux, mais sans résultat. Homère résiste à un tel traitement; les interprétations ne peuvent être que forcées et arbitraires, elles ne se cristallisent pas en une doctrine homogène qui se dégagerait des poèmes. Les considérations générales qui les émaillent çà et là — dans notre épisode, par exemple au vers 360 : « Car dans le malheur les hommes vieillissent vite » — traduisent une tranquille acceptation de la condition humaine, mais non pas le besoin de s’interroger sur elle, ni encore moins le désir passionné soit de se révolter contre elle, soit de s’y soumettre dans un consentement extatique.
Ou encore cet extrait de
L’arc et la lyre (1956) d’Octavio Paz et son approche platonicienne du langage poétique :
Citation:
La poésie vit dans les couches les plus profondes de l’être, alors que les idéologies et tout ce que nous appelons idées et opinions forment les strates les plus superficielles de la conscience. Le poème se nourrit du langage vivant d’une communauté, de ses mythes, de ses rêves et de ses passions, c’est-à-dire de ses tendances les plus fortes et les plus secrètes. Le poème fonde le peuple, parce que le poète remonte le courant du langage et boit à la source originelle. Dans le poème, la société rejoint les fondements de son être, sa parole première. En proférant cette parole originelle, ’ homme se crée. Achille et Ulysse sont plus que deux figures héroïques : ils sont le destin grec se créant lui-même. Le poème est médiation entre la société et ce qui la fonde. Sans Homere, le peuple grec n’aurait pas été ce qu’il fut. Le poème nous révèle ce que nous sommes et nous invite à être ce que nous sommes. Les partis politiques modernes font du poète un propagandiste et ainsi le dégradent. Le propagandiste répand dans la « masse » les conceptions des maitres au pouvoir. Sa tache revient a transmettre certaines directives, de haut en bas. Sa marge d’interprétation est fort réduite (et l’on sait que toute déviation, même involontaire, est grosse de danger). Le poète, au contraire, opère de bas en haut : du langage de sa communauté a celui du poème. L’œuvre alors revient a ses sources et se fait objet de communion. La relation entre le poète et son peuple est organique et spontanée. Tout s’oppose aujourd’hui a ce processus de constante récréation. Le peuple se scinde en classes et en groupes ; pour ensuite se pétrifier en blocs. Le langage commun devient un système de formules.
Quelle justesse. Quelle évidence. Comme l’inversion wilsonienne apparaît, en contraste, dans toute sa petitesse et sa suffocation. Le corpus homérique vieux de plusieurs millénaires la dédit sans le moindre effort. L’assurance apaisée des constats d’Auerbach aussi. Quant à Octavio Paz, on dirait qu’il parle d’elle et de ce qu’elle représente, de ce qu’elle véhicule. Ce qui est le cas, quand on sait de qui et quoi il s’est distancié en son temps.
C’est donc à cette aune-là que j’allais aborder le film. Le très serviable et discipliné Nolan, à la fois cérébral et créatif dans sa technique et convenu dans son propos, potentiellement au service de l’idéologue Wilson.
Et que nenni.
Nolan n’est pas un cinéaste du ressentiment. C’est un cinéaste du contrôle. Le contrôle, c’est la rigidité et l’obsession comme seules armes contre l’angoisse du vide. Il n’est pas étranger aux personnages aigris et envieux, qui sont connotés négativement dans son corpus. Ils existent pour servir de contrepoids plus ou moins habiles, mais surtout de proie facile pour des antagonistes qui savent exploiter ce vice. Strauss est le plus nuancé de tous, puisqu’il a existé. Il mettra sa manœuvre au service d’une commission. Les prédateurs corporate qui ont Wayne Enterprises dans leur viseur perdent vite leur utilité. C’est le plus rabougri de tous, le maître chanteur de
TDK, qui représentera la plus terrible menace, celle de la contagion sociale. Si j’avais
The Prestige plus précisément en tête, j’aurais sans doute beaucoup à dire du personnage de Jackman, l’envie et le ressentiment étant comme les deux doigts de la main.
Ici, ce sont les prétendants, surtout Antinoos. Profiteurs à sens unique, mendiants qui ne s’assument pas, ils
overstay leur
welcome avec défiance mais des égos fragiles. Sinon est plus nuancé, mais il y a de ça aussi chez lui dans ses revendications, qui sont avant tout du chantage à la culpabilité, son incapacité à penser son sacrifice au-delà de sa propre sort, sa façon de consommer la libation avec une certaine avidité.
C’est sans doute là la force du cinéma de Nolan que d’être parti d’une traduction qui aurait pu être celle de Sinon pour en tirer des images puissantes, à la hauteur de ses angoisses. Agamemnon et sa pesante noirceur, au corps ordinaire une fois désarmuré, à la voix douce mais ferme même dans la mort, aux conseils utiles et pratiques, pudique dans sa consommation de la libation alors qu’Ulysse l’a présenté comme motivé par des intérêts commerciaux dans sa campagne, ce qui n’a pas beaucoup de sens compte tenu qu’il a passé 10 ans de siège sur une plage avec ses hommes. Polyphème et son horreur toute en décalage. Les géants et leur massacre muet et sans efforts.
Et puis quel festival de féminité toxique ! Hélène, hautaine, qui provoque devant tout le monde le mari qu’elle a pourtant bafoué avec le sort épouvantable de son frère, qui finit par bredouiller ses excuses paniquées à l’oreille de Télémaque pour avoir été à l’origine de la guerre. Sa jumelle qui a comploté contre son mari avec son amant et qui finira tuée par leur propre fils vengeur. Circé est sans doute la meilleure des trois, pas seulement parce que j’adore la trop rare Samantha Morton : persuadée que tous les hommes sont des porcs, y compris ceux qu’elle ne connaît pas et qui ne lui ont rien fait, elle décide de les transformer… mais pour ce faire elle doit contraindre la métamorphose, doit y mettre les mains et forcer pour façonner victime après victime cette nouvelle chair avant de mentir en prétendant qu’ils se sont transformés ainsi parce que c’est ce qu’ils étaient depuis le départ. Créer une menace de toutes pièces pour ensuite prétendre qu’elle a toujours été là. Une vraie féministe. 100% Müllercore.
Ça, c’est subversif. Sur le même mode, comme je l’avais mentionné dans le topic approprié à l’époque, que lorsque Nolan dépeint l’étendue menaçante de l’infiltration communiste autour d’Oppenheimer et son aveuglement naïf à ce sujet, qui pourraient très bien être interprétés comme des commentaires à peine voilés sur Hollywood qui n’a jamais su que se victimiser à ce sujet.
De manière plus générale, je me rallie à l’évidence qui fait de
The Odyssey une suite au drame psychologique d’
Oppenheimer, suite transposée à l’âge de bronze : le cheval, c’est la bombe ; les hommes perdus au fil de la guerre et du périple, l’humanité disloquée par les conséquences morales et psychologiques de la libération d’une force destructrice inédite ; le périple en lui-même, les assauts matérialisés d’une conscience collective torturée ; la non-linéarité du récit, un entrechoquement d’échos qui viennent toujours appuyer la culpabilité du héros et de son monde mourant qui se télescope sur lui-même.
La psychologisation est la même, et elle est constante. Ulysse ressasse à haute voix, qu’il soit seul ou en train de dialoguer avec d’autres qui ressassent aussi. Les dieux ? Des projections de sa culpabilité. Le chant des sirènes ? Une séance de thérapie primale en pleine mer, avec pleurs et hurlements.
C’est là pour moi le véritable défaut du film. Nolan fait du surplace en dédiant son odyssée à ce qui l’intéressait le plus dans son précédent film, en changeant seulement l’habillage. Il ne dit rien de plus, c’est seulement plus concentré, plus monomaniaque encore. Plus radical par moments. Mais c’est la même chose. Cet espèce de narcissisme inversé, qui consiste à se rabaisser plutôt que de se grandir, mais avec la même exagération et qui révèle le même nombrilisme, voilà la trame de fond de tout ce qui est raconté ici. Le psychologisme forcené comme ici, c’est aussi et surtout la porte ouverte au sentimentalisme, heureusement tenu à distance un long moment.
Jusqu’au retour retour à Ithaque, à dire vrai. Dès lors, le temps s’allonge, la dissimulation d’Ulysse se fait attendue, répétitive, les enjeux autrement plus conventionnels. Le massacre des prétendants est trop long, pas assez cathartique, contrairement au combat parallèle mené par son fils, infiniment plus haletant. Contrairement aussi à l’
appetizer du combat au temple, plus brutal, mieux mis en scène.
Quant à l’auto-cancel final, mélodramatique, naïf, il dénote avec la tonalité plus sombre des moments les plus marquants, qui méritaient une autre conclusion que celle-là. C’est sans doute là, volontairement ou non, que l’influence de Wilson se fait la plus prégnante, dans cette fin qui ne pouvait décemment pas suivre celle du poème, absolument incroyable dans son jusqu’au-boutisme amoral, typique des classiques de l’antiquité jusqu’au moyen-âge, et qui consacre le retour triomphal au foyer et l’anéantissement radical des mauvaises herbes.
Très content de ma séance, très client de l’étrangeté et de la noirceur d’ensemble, des nuances habiles qui disparaissent malheureusement sur la fin. Quelques répliques grotesques, les personnages qui parlent de leur "civilisation", le déjà culte "
our age of bronze" qui m’a fait sourire… C’est comme la mort de Cotillard, des petites maladresses ridicules mais mignonnes.