Will Dormer, un policier expérimenté et désabusé, est envoyé en Alaska pour enquêter sur le meurtre sordide d'une adolescente. Lui et ses hommes montent une embuscade et repèrent le tueur, mais celui-ci parvient à s'enfuir. Will le prend en chasse mais le perd de vue dans l'opaque brouillard. Il voit une ombre qui pointe une arme à feu et tire. Lorsqu'il s'approche du corps, il découvre qu'il vient de tuer Hap, son partenaire. Instinctivement, il prend le pistolet qu'a auparavant laissé tomber le tueur dans sa fuite et le place près de Hap pour dissimuler sa culpabilité. Il était inévitable que Nolan s'adonne tôt ou tard à un vrai polar tant le propre de l'enquête relève de la minutie du processus qui le fascine tant, de la méthodologie, des techniques d'investigation, et il en va de même pour le modus operandi du tueur dont le flic décrit les faits et gestes suivant le meurtre, le plaçant inconsciemment comme l'autre face de la pièce qu'il incarne. On sait que le cinéaste a tourné ce remake comme tremplin pour prouver qu'il était capable de faire un film de studio, plus conventionnel (y a d'ailleurs le pire raccourci scénaristique de toute sa carrière avec le coup de la balle de tennis et du journal derrière le meuble), avec des stars, mais c'est plus que ça.
Insomnia, qui demeure personnel même si Nolan n'est pas crédité au scénario (qu'il a toutefois extensivement réécrit) annonce carrément les
Batman et notamment
The Dark Knight.
La thématique du double était là dès
Following, Cobb amenant Bill à adopter ses méthodes et son apparence pour lui faire porter le chapeau, -
hell, elle était là dès le court métrage
Doodlebug dont le protagoniste passe tout la durée du film à chasser un insecte qui s'avère être une version miniature de lui-même, révélant simultanément qu'il est lui-même l'insecte d'un autre dans la première de nombreuses mises en abyme de l'œuvre de Nolan - mais le cinéaste va vraiment surenchérir sur cette idée à partir d'
Insomnia (et forcément de
Batman Begins, où la notion de double se lie à la notion d'identité chère à l'auteur) dont l'affrontement entre protagoniste et antagoniste préfigure celui qui se livrera entre Batman et le Joker.
"This situation is not yours to control" assène Walter Finch à Will Dormer durant leur première conversation téléphonique, entendant faire de lui ce qu'il veut, introduisant un peu de chaos dans sa vie, pour citer le Joker. Tel Cobb, Finch est un nouvel agent du chaos aka la peur n°1 de CriCri. Ce faisant, Nolan épargne cette fois les femmes. Certes, il y en a toujours une victime qui sert de moteur à l'intrigue mais point de femme fatale ici. Sans doute parce que ce troisième long métrage s'éloigne du film noir pour toucher davantage au western. Une petite ville à la frontière de l'Ouest (et du Nord, Nolan utilisant le soleil éternel de l'Alaska pour dérober une fois de plus son héros de la notion du temps et le plonger dans ces limbes qui le hantent tant même si cette fois, la plongée dans la subjectivité du protagoniste est plus classique et moins effective), un porteur de badge réputé mais dont les méthodes pour rendre la justice pourraient être discutables, le bandit qui sème la terreur et le jeune adjoint qui va y fourrer son nez, en l'occurrence une adjointe, prototype de l'incarnation de la conscience du héros que seront Rachel Dawes dans
Batman Begins, Ariadne dans
Inception ou, dans une veine plus émotionnelle qu'intellectuelle, Amelia dans
Interstellar.
Une conscience en balance avec celle du personnage principal, en proie à la culpabilité et au doute comme d'hab. Dans une interview récente, Nolan disait ne pas avoir saisi initialement le sens de la réplique
"You either die a hero or you live long enough to see yourself become the villain" écrite par son frère pour
The Dark Knight et c'est surprenant parce que la formule décrit à merveille quasiment tous ses protagonistes. Leonard pense venger sa femme mais s'avère être le véritable coupable, Cobb pensait sauver sa femme du rêve en l'inceptionnant mais causera ce faisant son suicide, Oppenheimer pense sauver le monde mais porte le chapeau de l'holocauste nucléaire...et Dormer, jusqu'à présent une légende de la police, se retrouve à falsifier des preuves. Encore un processus de mise en scène pour se réinventer, pour réécrire la réalité, mais qui se soldera cette fois par un échec et donc par la mort du personnage (même si la vérité intervient comme cathartique, comme dans
The Dark Knight Rises).