aka La Soif du mal
Déposés dans le coffre d’une voiture au Mexique, des bâtons de dynamite explosent quelques centaines de mètres plus loin, aux Etats-Unis, dans la même ville frontalière de Los Robles. Bilan : deux morts, un notable et une strip-teaseuse. Témoin du drame au moment de son voyage de noces, le procureur Mike Vargas dresse les premières constations, bientôt rejoint par l’inspecteur Hank Quinlan, un policier américain dont la solide expérience n’a d’égale que les méthodes pour le moins douteuses. Tant bien que mal, Vargas et Quinlan tentent de s’accorder, le second pressé de faire porter le chapeau au mari de la fille du défunt…Je crois n'avoir jamais vu que la version 1998, remontée par Walter Murch selon les indications d'Orson Welles, dépossédé comme à son habitude de son montage. Malgré ce différend apparemment inéluctable entre l'artiste et le producteur, le film marque toutefois le retour de Welles au sein des studios, avec un casting de stars, loin de ses co-productions européennes fauchées et ça m'a rappelé l'interview de Brian De Palma qui, à la question "qu'est-ce que vous considérez comme le pinnacle de votre carrière?" répondait
L'Impasse et
Mission : Impossible parce que
"When you have the Hollywood system working for you, you can do some remarkable things. You have all the power and tools at your disposal."Sur
La Soif du mal, Welles a semblablement tout le pouvoir et les outils à sa disposition et ça se voit dès le célèbre premier plan, l'absence de coupes durant trois et quelques minutes figurant le tic tac inaudible d'une bombe montrée au premier photogramme et laissée dans un coffre, telle celle sous le siège dans l'hypothèse de Hitchcock, laissant naître un suspense alors même que la caméra survole les rues et passe d'un tandem de personnages à un autre et vice versa dans une maestria mi-ostentatoire mi-tranquille.
Ce qui est intéressant, c'est de voir que, passé un incroyable premier acte où le récit paraît se dérouler en temps réel tant tout s'enchaîne de façon organique, Welles construit son récit entier de la même manière, annonçant à chaque fois ce qu'un personnage compte faire pour mieux miner la tension ressentie par le spectateur, anticipant l'inévitable collision. Quand est-ce que Quinlan va piéger Vargas? Quand est-ce que les hommes de Grandi vont passer à l'acte sur Suzie?
D'un roman policier, Welles tire quasiment un western, resituant l'action dans une ville frontalière qui semble n'avoir que deux ou trois rues où tout le monde se croise, conférant au décor un aspect aussi dépouillé que théâtral, et faisant de son protagoniste un mexicain, pour infuser le film d'une charge politique dépassant de loin la simple histoire de corruption. L'auteur dépeint un monde vicié, où la ville décatie n'a d'égal que la déliquescence de l'antagoniste, que Welles choisit d'incarner bouffi, pourri dans tous les sens du terme.
Un western tourné comme un film noir, avec les contre-plongées et profondeurs de champ chères au cinéaste et cette photographie en clair-obscur qui embrume tout, plus expressionniste que jamais. La caméra arpente souvent la rue pour épouser la démarche d'un personnage déterminé, enferme un suspect dans un appartement au milieu des flics dans un long plan ininterrompu comme un étau qui se resserre, s'élève pour filmer dans un même cadre deux flics sur un pont et le procureur qui les espionne depuis la rivière d'en bas avant que les statuts ne s'inversent.
Welles confère une ambiance sale et cauchemardesque au film, notamment dans les séquences au motel. Je n'ai pas encore vu son suivant,
Le Procès, mais il y a déjà quelque chose de kafkaïen dans la trame suivant Suzie, cloîtrée dans une chambre et dans l'attente, contrainte de ne communiquer qu'avec des interlocuteurs invisibles (l'homme de Grandi au téléphone, la complice à travers le mur mitoyen) ou incompréhensibles (la concierge de nuit clairement atteint d'une condition), n'obtenant aucune information fiable.
Et il y a même du beau dans cette histoire, notamment par le biais de la figure tragique représentée par Menzies, le collègue de Quinlan, déçu par son héros et amené à le trahir, ou par le regard que pose Tana, la tenancière de bordel, sur Quinlan à la fin, à deux doigts du
"Lo, it was beauty that killed the beast" de
King Kong, notamment avec la révélation sur les aveux du suspect, apportant une certaine ambivalence à cette conclusion.
Mortel.