aka La Dame de Shanghai
Un aventurier, séduit par la femme d’un homme très riche, se fait engager par lui sur son yacht où se trouve également son associé avec une proposition intrigante... Ce n'est évidemment pas le premier film noir dont le titre renvoie directement au personnage de la femme destinée à être fatale - après tout, Rita Hayworth était déjà dans
Gilda sortie l'année d'avant - mais le mystère invoqué par la formule, aussi cliché soit-il, paraît aussi assumé que la voix off qui d'entrée désigne "Elle" comme la raison de tous les maux qui vont accabler le protagoniste. Là où les antérieurs
Double Indemnity et
Laura m'avaient un peu laissé sur ma faim par leur nature de prototype/mètre-étalon classiques du genre, le parfum vaguement post-moderne de
La Dame de Shanghai m'a tout de suite séduit.
Le héros ici n'est pas un enquêteur mais un simple marin semblablement condamné à être victime, son romantisme de globe-trotter faisant de lui le naïf idéal, prêt à exploiter, et il m'est par conséquent apparu instantanément attachant (malgré l'accent irlandais raté de Welles). Et son triste parcours est peut-être ce que le film raconte de plus intéressant en filigrane, politiquement, dans l'idée que ce qui va lui arriver fait irrémédiablement écho à la discussion dans le bar au début du film, concernant la victoire inévitable de ceux qui ont "un atout" (
an edge), ceux qui partent gagnant. Dans une bagarre macho, c'est celui dont le physique a été gâté par la nature mais dans la vie, ce sont les puissants, même lorsqu'ils ont besoin de béquilles pour marcher.
C'est l'histoire d'un mec qui a parcouru le monde mais qui ne découvre la réalité que lorsqu'il rentre chez lui et elle est moche. Et Welles sublime tout ça comme à son habitude dans une mise en scène en longs plans aux mouvements amples, aux compositions pas croyables, suivant le personnage pour mieux l'écraser dans un monde plus grand que lui, travaillant les ombres pour cultiver la fracture (superbe plan quand l'ombre des fissures dans le pare-brise dessinent des fissures sur le visage de Welles dans la voiture). C'est un mec qui se fait briser par ses confrontations aux gens doubles qu'il rencontre : Bannister, Grisby et bien sûr Elsa.
L'incroyable et cultissime climax dans la galerie des glaces n'en est que l'illustration paroxystique, la mise en scène et le montage se faisant presque expérimentaux, subjectifs, Welles décidant pour ce dénouement que la symbolique devait se faire plus ostentatoire (le plan où dévale le toboggan mdr). Il était déjà dans "une maison de fous" en travaillant à bord du yacht des Bannister, il finit dans une maison de fou (de fête foraine) littérale. Apprendre a posteriori que la séquence durait vingt minutes et non trois avant d'être rabotée par le producteur me frustre encore plus que pour
La Splendeur des Amberson.
Et avant ça, il y a ce bref procès où Welles ne filme presque jamais son personnage (les quelques gros plans tardifs sur lui font presque tache et découvrir ensuite qu'ils ont été rajoutés à la demande du studio ne m'étonne guère), préférant se concentrer sur le cirque de la joute entre juristes et des réactions de l'auditoire. Rien n'est vrai dans ce monde, tout est joué, outré, surtout quand il est question de vie ou de mort (cf. l'agression vraisemblablement truquée du début du film). Et y a même une scène de baston bien troussée.
Je me demande si la version intacte, paraît-il plus longue d'une heure, aurait mieux exploité le trouble que cherche à construire la première moitié de ce film d'1h27 seulement (!), mais en l'état, c'est ludique, assez complet et finit dans une apothéose impitoyable.