Art Core a écrit:
Totalement d'accord avec Karloff. L'approche de Gray avec des gants blancs (plutôt avec ses fondus au noir) m'a totalement refroidi et je ne ressens jamais le chemin de croix du personnage de Marion Cotillard. C'est plutôt honorable de ne pas avoir voulu sombrer dans un misérabilisme sale et complaisant mais du coup je trouve qu'Ewa traverse le film sans y prendre vraiment prise, comme un fantôme. Je ne m'attache jamais à elle, je ne souffre jamais avec elle. Il faut dire que son personnage est relativement antipathique et que l'on ne comprend pas très bien pourquoi les hommes qu'elle rencontre s'entichent d'elle aussi facilement (outre le fait qu'elle soit belle).
Si tu voyais Marion Cotillard à poil en train d'être violée, tu souffrirais plus avec elle, c'est ça l'argument anti-puritain ? Tu places l'empathie dans l'organe qui te convient mais bon...
Un peu de sérieux analytique, par exemple la scène où elle raconte que ses deux parents ont eu la tête tranchée par des soldats qui l'ont obligé à regarder, JP tente de la prendre dans ses bras pour la consoler, elle le repousse, il l'accuse - à juste titre - de lui avoir volé de l'argent, "tu devrais avoir honte ! Je t'acceuille chez moi et tu me voles !" etc. Très belle scène, fine, rythmée.
Les personnages principaux sont gris, comme toujours chez Gray, toujours dans un flottement psychologique, leur identité tient surtout à leurs conditions sociale, historique, économique, familiale, elles déterminantes, pas à leur intériorité psychique ballotée, c'est un des éléments pertinents de son cinéma, justement. L'amour de JP pour MC est monstrueux et impuissant par le déterminisme politique.
Art Core a écrit:
D'ailleurs c'est marrant ce complexe par rapport au sexe qu'à James Gray. Je crois que c'est quelque chose que l'on retrouve chez énormément de cinéaste juif (de Spielberg en passant par Allen) cette difficulté à mettre en scène la sexualité, à la concevoir d'un point de vue cinématographique. On a le sentiment chez ces cinéastes qu'il y a un opercule de morale religieuse qui recouvre le sujet et les bloque totalement dans leur geste créatif, une impureté qu'ils ne parviennent pas à embrasse (pour preuve la scène de sexe cauchemardesque de Munich). Et bien chez Gray c'est pareil. Le rapport au corps dans Two Lovers était fascinant dans ce sens là. Il était vulgaire et brutale (Paltrow qui colle ses seins à la fenêtre, la scène de baise sur les toits totalement mécanique). Le corps était presque un appendice gênant dans le rapport entre les personnages. C'est ce qui donnait aussi cette singularité au film. Or là dans The Immigrant il a purement et simplement décidé de l'abolir. Il ne veut pas le regarder en face le corps, il préfère l'oblitérer. Cotillard qui joue une prostituée aura le corps en permanence recouvert de vêtements (là où les collègues montrent au moins leurs seins). Elle dans la pureté hypocrite dans laquelle il la conçoit ne sera jamais "salie" par sa potentilelle sexualité ou même sensualité. Du coup son rapport aux hommes (Phoenix, Renner, ses clients) est purement théorique. Il ne s'exprimer qu'à travers des dialogues, des attitudes et non pas des gestes (ou si peu). C'est également là le gros échec du film. D'en avoir fait une pure oeuvre à thèse, théorique et froide.
Le corps de MC est toujours voilé, couvert d'étoffes, oui. Maintenant l'absence de corps féminins dénudés ne peut pas être un reproche fait au film, par exemple la scène au bain public où l'opulence des chairs est largement appuyée, gros seins nus, corps de femmes loin des stéréotypes des mannequins et du porno, banane croquée par MC, offerte par JP, le film n'est pas puritain, mais fait le choix d'un voile sur le corps de MC, qui est pourtant en même temps au coeur du film.
Son visage amorphe, fiévreux, épuisé, pleurant, tremblotant, terrorisé, perdu, ses cernes bleues, son grain de beauté ressortant sur le front, sans maquillage, dans la profondeur de champ, le charnel passe par le visage, il porte dans ce film ce que le corps traverse, peut-être mieux que ce pourrait montrer l'image du corps dénudé lui-même, des scènes de viol explicite, ou autre. Le charnel y est éthéré, fantomatique, mais pas désincarné, et en quoi théorique ?
L'accusation de puritanisme - dans le sens d'un moralisme étriqué - est assez comique en 2014, alors que triomphe la transparence des corps, l'injonction du dévoilement permanent du corps sexué, d'un discours harassé sur la sexualité libre et l'hédonisme individuel. La norme morale contemporaine c'est l'affirmation continue, propriétaire et individuée, de son corps comme instrument de désirs et de plaisirs sexuels, la monstration et l'usage propriétaire sans limite sinon le consentement (ne laissant aucun interstice à un discours sur la misère sexuelle vécue et l'absence concrète d'un consentement éclairé à tout ce qui fait le charnel des échanges), ne vous y trompez pas. Donc non Gray n'est pas puritain, à mes yeux c'est vous les puritains contemporains
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Après ce film de Gray n'est pas son meilleur non, il y a des faiblesses, et je rejoins sur les problèmes de rythme dans l'entièreté du métrage.
4,5/6