Camille, un Nancéen de 19-25 ans, en rupture de ban et issu d'un milieu très populaire, se rend à Paris, où il n'était jamais venu. Il répond à une annonce placée par une dame énigmatique, raffinée, au parler digne de Laclos, sans doute pianiste concertiste : Hélène Courtray. Il s'agit de servir de domestique à son fils, un peu plus jeune que Camille, qui vit reclu dans une chambre, et évolue aux limites de la schizophrénie, ayant manifestment un sacré problème oedipien avec sa génétrice, qui à la fois concentre et annihile sa lucidité.
Alors que le bas de l'appartement où vit la propriétaire parait luxueux, l'étage masardé où logent les deux jeunes hommes est étrangement vétuste et négligé. Hélène affecte de ne pas considérer Camille comme un domestique. Elle agit comme si la singularité de la situation de son fils atténuait mécaniquement le caractère impérieux de son autorité et interroge, Camille sur son passé de façon à la fois compatissante et lointaine. Celui-ci se livre à moitié, guère habitué à parler de lui, et dérouté par ce milieu, qui forme malgré tout un refuge...Hélène utilise sa douceur pour le fixer chez elle , mais à quoi bon s'il ne songeait pas à partir ?



Peut-être un chef-d'oeuvre, en tout cas le meilleur des films que j'ai vus issus de Diagonale, à vrai dire assez différent du ton habituel de la maison de Vecchiali (on retrouve une très bonne Hélène Surgère, ainsi que d'autres acteurs gravitant dans cette structure, notamment Martine Simonet, la moitié de
Simone Barbès de Treilhou), on peut penser à Chabrol pour la tension et l'aspect thriller social, mais aussi à Bresson (le film devance
l'Argent de 5 ans) par une forme d'abstraction et de préciosité, de schématisme morale, l'idée d'une noirceur de la grâce, où la société ne peut que reconnaitre la solitude du juste, et découvrir, à la fois jugée et sauvée, la tragédie qu'elle a imposée
On retrouve également la sensibilité
queer de Diagonale, une forme d'érotisme à la fois transgressif et rentré, qui ici détourne l'aspect christique et édifiant, une sorte de schématisme de chute et la grâce que l'on trouve donc chez Bresson vers une colère sociale, précise et sincère, par lequel le film trouve le réel. Le naturalisme n'est plus trouvable que dans une lutte, c'est à dire qu'elle devient une cause, une valeur assortie d'une vulnérabilité et dont on redoute l'échec.
Dans ses interviews de l'époque, Guiguet explique qu'il voulait tourner un film sur la transformation de la domination bourgeoise sur le monde ouvrier et les exclus, qui ne passait plus par la coercition et le contrôle policier, mais par la séduction, publicitaire ou et affective. En somme Guiguet est très proche des biopouvoirs de Michel Foucault (que celui-ci formalisera l'année suivante dans un cours au Collège de France, rien de dit que Guiguet ait été influencé par Foucault) , mais avec une fidélité au à l'idée de lutte des classes marxiste qui tire vers le retrait mélancolique (voire une forme d'autodestruction vengeresse) ce qui pouvait être abandon vitaliste ou fascination chez Foucault.
Une rupture de ton inattendue, mais qui confère au propos du film une extrême cohérence, emmène en effet les dernières 20 minutes vers le film de prison, montrée d'une manière à la fois stylisée et politiquement exacte, avec une honnêteté et une force singulières dans le cinéma français, d'autant plus déroutante que les dialogues conservent une certaine préciosité, qui n'est ici pas une pose mais l'instrument d'une grande exigence morale. C'est à la fois Rohmer et Brecht.
Je ne crois pas exagérer en le comptant parmis les meilleurs film français de cette période, et ai envie de voir les autres films de Guiguet (qui a peu tourné, mais dont les films sont tous considérés positivement par la critique. Son dernier, en 1999, les Passagers, est le.plus dur à trouver
).