Je me devais de couronner ma petite rétro de (re)découvertes Kubrick avec son dernier, accessoirement celui que je préfère avec
2001, notamment dans sa magnifique restauration 4K fraîchement sortie chez Criterion. Et c'est toujours aussi hantant.
Leave it to Kubrick de prendre un sujet et une notion qui pourraient paraître banals ou datés même en 1999 - l'infidélité ou le MyStèRe De La SeXuALiTé FéMiNiNe - et d'en faire une sorte d'
After Hours mais qui avance
piano piano pour mieux composer le cauchemar d'un bourgeois coincé et aveugle. Si le récit prend des atours de conte moral, c'est pour mieux épouser la subjectivité d'un protagoniste totalement engoncé dans ses certitudes judéo-chrétiennes et socio-professionnelles dont l'univers s'effondre le jour où il découvre que, diantre, sa femme est un être de chair.
Quelle perfection d'être allé chercher LE couple-star des années 90 pour subvertir leur image, ou peut-être simplement l'exploiter, entre Kidman la géante extra-terrestre dont beaucoup se sont toujours demandé ce qu'elle foutait avec Cruise (et de fait, ils ont divorcé peu de temps après) et ce dernier avec son aura de façade complètement fabriquée (le récit semble d'ailleurs dialoguer à plusieurs reprises avec les rumeurs de son homosexualité).
Parce que pour Bill Harford, la chair est triste. Si le premier plan nous montre Alice nue de dos alors qu'elle essaie des vêtements, via un plan voyeuriste dans la mise en scène mais quotidien dans sa nudité, la prochaine femme nue sera la première des plantureux mannequins qui habitent le film mais arbore déjà l'allure du cadavre qu'elle sera véritablement à l'autre bout d'un film construit comme un miroir. Comme le titre l'indique, Bill ne voit rien. Il ne regarde pas sa femme qui lui demande à quoi elle ressemble (faisant pipi en sa présence dans une des nombreuses désexualisations opérées par Kubrick), il n'a que faire de la sublime poitrine d'une patiente qu'il examine, il n'a jamais capté que Carl, le mec de la fille de son patient, était un ersatz de lui parce qu'elle l'aimait en secret et il a l'air d'un puceau quand il se fait draguer par deux
top models durant la soirée de Victor (avant un
coitus interruptus qui préfigurera tous les autres à venir et associera, ou substituera, déjà la mort au sexe).
Il n'y a qu'à voir comment Kubrick le filme pendant toute la première partie. Là où Alice valse au sein d'un travelling circulaire enivrant, Bill est constamment le sujet de travellings au Steadicam qui l'encadrent dans des couloirs et sur un chemin semblablement tout tracé. Il ne fait qu'avancer sur un parcours pré-établi, comme un cheval avec des œillères.
Peu à peu, les masques vont tomber, à la maison en premier, dans une sorte d'inversion de
Shining où le mari se retrouve en position de faiblesse - cf. comme le rapport de lumière change entre la scène du joint, avec la chambre chaleureuse mais la salle de bain derrière Alice bleue, et les scènes dans le lit plus tard, la chambre complètement bleue et seule la lumière du couloir derrière Alice chaude - et la folie se déroule non pas dans l'enfermement mais dans une exploration externe, et c'est alors le vernis de la société qui craque, où les filles endeuillées ne se tiennent plus, les mineures sont marchandées et les soirées dans des grandes maisons ne cachent plus leur réalité libidineuse, l'orgie n'étant qu'un reflet de la soirée de Victor (qui y était d'ailleurs, comme Mandy). Et malgré tout, malgré la sexualité débordante de ce monde sur lequel Bill ouvre enfin les yeux, malgré toutes ces femmes (et hommes) qui semblent tou.s.t.es vouloir coucher avec lui, la plongée du protagoniste dans les neuf cercles du stupre ne se soldera que par de la frustration, n'arrachant à chaque fois qu'un baiser (la fille du mort, la prostituée, le faux baiser de masque à masque...). Qui trop embrasse mal étreint.
Kubrick a parfaitement capturé tous ces rêves où je me réveille chaque fois alors que je suis sur le point de ken.
En tout cas, il livre un étude cinglante du couple et du noyau familial, avec ses sapins lumineux dans chaque putain de décor qui, en plus de créer une atmosphère éthérée ajoutant à l'onirisme générale, traduit bien cette idée que
"Noël est devenu une fête commerciale" et ce qu'elle vend c'est ce mensonge de la famille aimante parfaite de carte postale qui se décompose pour les fêtes et qui va rejeter la fin de conte de fées pour décider, dans un magasin de jouets, qu'il faut surtout baiser.
5 stars. No notes.