Les Pauvres gens (Fiodor Dostoïevski)
Un vieux fonctionnaire correspond avec une jeune fille, parente éloignée pour laquelle il s'est pris d'affection. Ils habitent l'un en face de l'autre dans des immeubles délabrés de Saint-Pétersbourg et se racontent les petits événements de leur quotidien. Le roman est constitué de leurs lettres, d'avril à septembre de la même année.Première tentative chez Dostoïevski (en choisissant le roman le plus court, façon grosse feignasse), et c'est pas gagné : j'ai eu du mal à rentrer dedans. Bien que je ne sente pas à proprement parler de mépris (au contraire, le livre se présente un peu comme le manifeste indigné étalant les conditions de vie des prolétaires russes), j'ai toujours un peu le sentiment que les deux personnages sont regardés de haut. Le vieil homme, surtout : on ne lit pas tant ses lettres pour leur contenu (pour partager sa vision du monde), que pour déceler chez lui et à son insu les maladresses, les aveuglements, les idées tartes, voire le côté un peu gâteux. Non sans pitié ou empathie, certes, non sans compréhension, mais de haut quoiqu'il arrive.
Je trouve beaucoup plus forts les moments où l'un des personnages se met à raconter une histoire, et où soudain l'on épouse réellement son point de vue. Par exemple, le vieux père misérable dont Varvara fait le portrait dans l'une de ses lettres (quand elle fait sa mini-autobiographie) est bien plus pathétique que son correspondant, mais le fait qu'il nous soit présenté à travers son vécu à elle, à travers son affection voire son admiration, le rend infiniment plus aimable et digne que celui à qui elle écrit !
Du coup je trouve surtout le roman réussi dans ses à-côtés (tout ce que les personnages rapportent) ou dans ses hors-champs, notamment ces longues ellipses entre deux lettres, qui nous laissent imaginer une vie à ces personnages hors de cette correspondance, qui leur laissent la possibilité de nous surprendre et de nous prendre de court, qui leur donne une certaine autonomie et liberté. Je trouve également la fin très forte, cette manière dont tout s'accélère, où les petits tics mignons relèvent soudain la névrose dont ils sont le prolongement, avec cette dernière lettre paniquée qui, en ne faisant pourtant que répéter les phrases qu'on a lu d'un bout à l'autre du livre, prend l'aspect d'une plaie béante.
Ce final, où ce point de vue "de haut" s'avère payant et remuant, est ce qui me donne envie d'aller lire d'autre choses de lui, mais pour le reste ça m'a laissé un peu froid (les personnages ne m'ont pas beaucoup plu, ou touché), et je ne sais pas si je pourrais tenir une telle approche sur la longueur d'un pavé.