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Le cinéma est un art fascinant quand même. Il faut une armée de professionnels pour réaliser un film et avant cela il faut convaincre une armée de producteurs, institutions et collaborateurs pour que le film puisse se faire. Et devant un film comme ça on se demande comment ça a pu être possible. C'est vraiment un film totalement autocentré, d'un égocentrisme total porté par une détestation de soi qui ne se dissimule même pas. Un film totalement antipathique, uniquement construit par des vignettes en plan fixe où se joue la dépression absolue d'une vie qui n'a aucun sens entre un boulot même pas aliénant ou quoi mais juste neutre, sans intérêt où l'on se bat pour la requalification de son titre de poste et des relations avec les hommes menées sous le prisme BDSM où le personnage principal qui n'est en fait que l'actrice/réalisatrice (dont le précédent documentaire s'intitulait je vous le donne en mille, I hate myself) n'existe que dans une position de dominée. Toute vie, tout étincelle, tout enthousiasme est vidé de chaque moment comme les scènes avec les parents (ce moment où en partant de chez eux elle se retourne pour les saluer de la main comme deux spectres derrière une vitre). Les dialogues sont volontairement inintéressants et vains. Et la vie de cette jeune femme est à l'image de sa nonchalance générale, comme l'impression que tout lui coule dessus et qu'elle ne peut exister que dans le regard dominant de son "maître".
Le film rappelle énormément la BD indépendante US, notamment Chris Ware dans cette quotidienneté, cet ennui existentiel, et le film assume jusqu'au bout sa radicalité totale. La dernière partie laisse entrevoir une relation amoureuse plus normalisée où l'on se dit qu'elle pourra peut-être ramener un peu de joie et d'envie au film/personnage. Mais c'est pour mieux nous montrer l'inverse, son incapacité à aimer cet homme beaucoup plus beau qu'elle et attentionné. Jusqu'à ce dernier plan effrayant de deux corps allongés dans un lit (et elle est nue) qui se disent une banalité et qui regardent devant eux dans le silence d'une chambre d'hôtel. Mais, et c'est sans doute, le plus beau moment du film qui ne tient quasiment à rien à la toute fin du générique de fin où l'on se demande si c'est un arrêt sur image ou plus simplement l'immobilité des deux personnages, elle tournera la tête vers l'homme, cherchant enfin quelque chose, un contact, un échange.
Vraiment un film que je trouve incroyable par son absence d'un quelconque compromis. Joanna Arnow se met en scène dans toute sa nudité concrète, le premier plan nous la montre déjà nue, mais aussi psychologique, exposant une espèce de vision de la vie profondément dépressive et presque sans espoir. D'un certain côté ça m'a rappelé le cinéma de Charlie Kaufman, père spirituel il me semble assez évident, mais sans sa profusion scénaristique ludique. Ici il ne reste plus qu'une vie morne, banale jusqu'à l'extrême, triste et vide. Une autre figure à laquelle je n'ai pas pu m'empêcher de penser est évidemment Chantal Akerman qui se mettait également en scène dans toute sa nudité dure et fragile (Je, tu, il, elle). Le plan final rappelle d'ailleurs beaucoup le plan final des Rendez-vous d'Anna avec ces corps couchés immobiles, tel le Christ d'Andrea Mantegna. A ranger dans la liste des films les plus déprimants que j'ai vu de ma vie. J'ai évidemment adoré.
_________________ CroqAnimement votre
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