A travers le portrait du jeune Andrés Roca Rey, star incontournable de la corrida contemporaine, Albert Serra dépeint la détermination et la solitude qui distinguent la vie d'un torero. Après la déflagration
Pacifiction (et la révision très à la hausse de ses deux précédents longs), j’attendais énormément du dernier Albert Serra, attente qu’il a à la fois outrepassée et complétement déjouée. Sur la base de son seul sujet (qui me semblait être une évidence, entre sa nationalité et son inclination à décrire ces mondes finissant au point de bascule vers la décadence), je m’attendais à ce qu’il livre un regard acerbe et goguenard sur le milieu de la tauromachie, et s’il y a bien une dimension grotesque dans
Tardes de soledad, ce qui le caractérise avant tout c’est le profond respect de Serra envers ses principaux protagonistes, et la dignité qu’il accorde pareillement au matador et aux taureaux qui se font face. Pour ces derniers d’abord, le film s’ouvrant (après un générique totalement silencieux, caractères rouges sur fond noir) de nuit sur un taureau haletant dans son enclos pendant de longues secondes, nous faisant ressentir toute la puissance et la tension de l’animal. Eu égard aux martyrs que ses congénères vont vivre par la suite, Serra fait alors le seul choix qui me semble être opportun et respectueux. S’ensuit la captation de la quadrille entassée dans la camionnette qui les emmène vers les arènes, figure récurrente du film, qui concentre toute la malice du réalisateur et répond à la grande interrogation que je pouvais avoir sur comment il gérerait la bascule de la fiction au documentaire.
On connait maintenant bien la méthode Serra, tournage à 3 caméras, oreillettes pour les acteurs que Serra fait plus ou moins dévier du script, scènes de longueur hors norme pour laisser le temps à la vérité (de la scène, de l’acteur) d’y faire progressivement irruption. A la manière de de Oliveira ou de Bresson, avec ses propres règles. C’était donc pour moi la grande inconnue, comment ce grand manipulateur allait-il s’y prendre pour tordre le bras à la réalité et y faire advenir ce qu’il souhaitait. La réponse est dans ces scènes de transport, un dispositif de captation précis et au plus près de l’action (40cm entre l’objectif de la caméra et le visage du protagoniste qu’il capte), un nombre d’heures de rush une nouvelle fois gargantuesque (800 heures), et la parfaite sélection du sujet (Serra a d’abord suivi d’autres matador avant d’arrêter son choix sur Roca Rey). Parce que nul besoin pour lui d’influer sur les éléments de cette quadrille constamment survoltée, qui n’a absolument rien à envier à la cour du roi Louis XIV, assemblée d’infatués et de charlatans au chevet H24 de sa seigneurie moribonde. La réalité est ici au-delà de la fiction.
Et donc, loin d’être le documentaire critique auquel je m’attendais, Serra de resserrer au plus près le champ de sa captation. De ce qui entoure l’arène nous ne verrons pour ainsi dire rien, tout au plus quelques invectives interjetées çà et là par le public. Des aficionados des mots d’encouragements succincts lorsque l’on s’engouffre dans la camionnette. Non ce qui intéresse Serra, c’est uniquement ce combat à mort entre le matador et les taureaux, d’une bestialité et d’une violence inouïe, d’une totale inconscience également (on verra Roca Rey se faire quasiment encorné, plaqué contre la palissade par la bête de plus de 500kg, se faire arracher sa jambe de pantalon et repartir derechef au combat, séquence totalement hallucinante), voire de bêtise également partagée (pas pu m’empêcher de penser que si le taureau était moins con, il ferait demi-tour plutôt que de continuellement foncer tête baissée à chaque fois qu’on lui agite un chiffon devant les yeux, alors que son corps est déjà couvert de sang). Jamais vu un meilleur concentré de toxicité de ce que peut représenter masculinité et virilité poussés à leur paroxysme, virilité qui semble être la valeur ultime que le matador cherche à démontrer aux yeux du public et de ses concurrents, le nombre de grosses couilles prononcés sur plus de deux heures battant tous les record. C’est clairement là où Serra m’a le plus surpris, je ne m’attendais pas à ce que l’on passe autant de temps dans l’arène, aussi prêt des forces combattantes (si prêt parfois que les corps du matador et du taureau semblent fusionner), mais de fait à l’instar d’un film sur les libertins où il ne s’interdit aucune golden shower et autre anulingus, il ne transige jamais avec la réalité de son sujet (et c’est à mettre totalement à son crédit), la corrida est un « spectacle » d’une extrême violence et c’est très exactement ce qu’il va nous servir pendant quasiment deux heures, à de multiple reprises (on assiste à 5/6 passes différentes), jusqu’au dégoût. En toute sincérité, sans dire que le film à influer sur mes certitudes extrêmement négatives sur la tauromachie, du moins dois-je reconnaître qu’il a su les faire par instant vaciller.
Pour autant, et s’il a su ainsi me surprendre,
Tardes de soledad reste malgré tout dans la parfaite continuité de ses précédents films, construit autour d’un personnage central magnétique, un Roca Roy mutique remplaçant ici Magimel et son costard en flanelle et semblant totalement planer au-dessus de tout ce qui l’entoure, totalement habité par sa mission, entouré d’une cour qui rivalise de termes flagorneurs pour le rassurer, constamment injurieuse (jamais vu un film où le flot d’insultes est à ce point nourri et continu, à l’encontre des taureaux, à l’encontre du public, à l’encontre des autres quadrilles, l’impression qu’ils sont en guerre contre la terre entière), survoltée (ce que je peux comprendre lorsque l’on se confronte ainsi en continu avec sa propre mort), les yeux exorbités lorsque Roca Roy se fait charger par un taureau. Et puis tous ces petits détails signifiants captés à la volée, la prépondérance de la religion avec ici l’image d’une vierge Marie, là un signe de croix avant de partir au combat, ailleurs la masculinité gentiment moquée lorsque le matador se retrouve en collant transparent monté jusqu’à la poitrine et ses chaussettes roses, ou encore des mots d’inquiétudes lorsque le taureau ne tombe pas assez vite au sol ou lorsque le couteau ne permet pas de couper l’oreille efficacement. En résulte, comme toujours chez Serra, cette ambivalence entre l'attirance pleinement assumée pour une figure de pouvoir à l'attraction certaine (voir envers laquelle le réalisateur se sent une certaine proximité), et une ironie mordante qui démystifie cette même figure et encore plus la cour qui l'entoure.