« Son image, c’est la seule chose qui nous reste de lui… » Pressés par leurs proches de communiquer une photographie de leur fils aux journalistes, les parents de Quentin Deranque s’y sont longtemps refusés, comme pour protéger le souvenir de l’enfant qu’on leur a pris. Ils ont découvert, tôt vendredi matin, le visage défiguré par les ecchymoses du jeune homme de 23 ans, pris en charge en urgence absolue à l’hôpital Édouard-Herriot de Lyon. Ne parvenant pas à les joindre, un ami du garçon était venu frapper à leur porte pour les prévenir, vers 4 heures du matin cette nuit-là. Quentin est mort sous leurs yeux quelques heures plus tard des suites d’un traumatisme crânien causé par les coups de ses meurtriers : lundi, sa dépouille était encore aux mains des experts médico-légaux et n’avait toujours pas été rendue aux siens.
Sur le portrait diffusé lundi par la famille, on découvre un Quentin aux traits sérieux, un visage métissé (sa mère est d’origine latino-américaine), un physique svelte. Sportif, le jeune homme avait pratiqué le tennis dans sa jeunesse et s’était mis plus récemment à la boxe. Rémy, l’un des trois étudiants qui vivaient avec lui en colocation dans le 5e arrondissement de Lyon, le taquinait sur sa maigre corpulence : « un gringalet ! », plaisante-t-il aujourd’hui avec tendresse. Sur ses conseils, Quentin avait commencé la musculation, pour ne plus se laisser faire sur le ring.
C’est qu’il n’avait pas beaucoup de temps pour ça. Dans son groupe d’amis, il était le plus consciencieux de la bande : levé à 7 heures, chambre impeccablement rangée, tenue soignée. « Il avait une belle tête, il ne scrollait pas sur son téléphone : il était toujours occupé », résume avec admiration Rémy, qui poursuit : « Parfois je lui disais : “Eh, gros, mais pourquoi tu bosses autant ?” Et il me répondait avec sa bonhomie habituelle : “Bah j’sais pas, il faut !” » Étudiant appliqué du bachelor universitaire en science des données de Lyon 2 après un premier cursus en mathématiques, il apprenait la finance et l’informatique, en alternance avec son travail à la SNCF : ses travaux le conduisaient parfois à faire des charrettes jusqu’à une heure avancée de la nuit, sous l’œil désapprobateur de colocataires plutôt noceurs. Qui le décrivent encore comme « discret », surtout « humble », mais certainement pas solitaire : il avait des amis, beaucoup ; ses parents, à Vienne en Isère où il revenait presque tous les week-ends ; sa petite sœur chérie, qui depuis Bordeaux était restée très proche de lui. Sa famille péruvienne qu’il retournait voir régulièrement et à qui il avait rendu visite l’été dernier encore. Pas de petite copine - pas le temps, il verrait plus tard : « Quand il parlait des meufs, c’était toujours au pluriel, jamais au singulier », se souvient un ami en souriant.
Il avait surtout ses livres. Une immense bibliothèque, qui avait fini par faire de lui ce jeune homme réputé pour sa culture : « Il retenait tout, il savait tout… », confient unanimement ceux qui conversaient avec lui. Quentin parlait de philosophie et d’histoire. Il lisait les écrits d’Anacharsis Cloots sur la Révolution française, un jacobin tenant d’une République universelle et guillotiné en 1793 par la Convention ; débattait avec acharnement du rousseauisme en pourfendant les thèses du Contrat social ; réfutait l’idée calviniste de double prédestination ou se passionnait pour l’étude de la Somme théologique et des encycliques des derniers papes. Aristote, saint Thomas d’Aquin et saint Augustin étaient-ils ses auteurs de chevet ? Du moins avaient-ils fini par constituer le triptyque intellectuel sur lequel ce jeune homme en perpétuelle recherche voulait fonder sa pensée.
Quête de vérité
Dans sa quête de vérité, Quentin Deranque avait fini, au seuil de sa vie d’adulte, par prendre conscience d’une profonde soif spirituelle, qu’aucun livre n’avait pu combler. Baptisé enfant dans une famille guère pratiquante, il avait laissé sa foi en jachère mais ses lectures l’ont peu à peu convaincu de pousser de nouveau la porte des églises et il s’est rapproché des chapelles traditionalistes lyonnaises, qu’il fréquentait indistinctement : la paroisse Saint-Georges dans le Vieux-Lyon et la collégiale Saint-Just sur les hauteurs de Fourvière, sous la responsabilité des prêtres de la Fraternité sacerdotale Saint-Pierre, au sein de laquelle il s’était engagé dans la chorale, puis ces derniers temps dans les maraudes du jeudi soir auprès des sans-abri. Séduit par la liturgie de l’ancien missel dont la force d’attraction sur les jeunes catholiques en France ne cesse de croître, il n’y vouait pas une assistance exclusive et fréquentait également la « messe moderne » à la paroisse Sainte-Croix.
Mais pour Quentin, la beauté des formes et des ornements dans la célébration de l’ancien rite constituait aussi un puissant levier d’évangélisation. « C’était un missionnaire, il encourageait les gens autour de lui à l’accompagner à la messe et leur montrait comment suivre le missel », se souvient Vincent, un paroissien devenu un ami proche. « Il avait le souci de la transmission, surtout auprès des plus jeunes », abonde Domitille, une autre amie. « Beaucoup de ceux qu’il a convertis ont continué leur chemin de foi ensuite », confirme un troisième. Fidèle des conférences du Cercle Saint-Alexandre par lesquelles des abbés et des professeurs de philosophie proposent un parcours de formation théologique aux jeunes croyants lyonnais, Quentin avait lu et médité les écrits de saint Jean-Paul II sur la foi et la raison et jugeait l’une et l’autre indissociables. Dans la pratique religieuse, il adhérait volontiers au renouveau que connaît la piété populaire en France depuis quelque temps : habitué du pèlerinage de Chartres, il avait participé l’an dernier à sa réplique provençale, « Nosto Fe », confiant à un ami qui l’accompagnait sa joie de renouer par là avec ses racines paternelles.
Catholicisme intégral
Après sa propre confirmation, Quentin Deranque fut, il y a deux ans, le parrain de confirmation de son père qui avait fini par être sensible à sa démarche. À l’église Notre-Dame-de-l’Isle de Vienne puis à l’église Saint-Théodore de Jardin, la famille Deranque est devenue un pilier de la paroisse. Aux côtés de ses parents, Quentin a d’ailleurs vécu avec douleur les difficultés causées par le diocèse, au moment où l’assistance à la messe en latin est devenue progressivement suspecte. Qu’à cela ne tienne : il continua de s’y engager, jusqu’à participer récemment à une campagne active de dons pour financer les rénovations de l’église, ou à des activités missionnaires du diocèse dans le sillage de la célébration de l’Immaculée conception si chère aux Lyonnais.
Sa démarche de conversion associait étroitement spiritualité et politique : « Quentin est devenu catholique pour des raisons identitaires : le patriotisme et l’amour de Dieu sont liés chez lui », synthétise Domitille, qui voit dans son cheminement la preuve d’une personnalité « complète, qui aime aller au bout des choses ». Sans être formellement membre d’Academia Christiana, Quentin Deranque participait régulièrement aux activités et conférences de cette organisation identitaire qui prône un catholicisme intégral et refuse toute relégation de la vie chrétienne à la seule sphère intime. Chez Quentin, le christianisme est aussi une profession civique et appelle une certaine idée de l’organisation du corps social. « Il était de droite, tendance nationaliste et illibérale, il aimait son peuple et sa civilisation mais épousait en même temps la modernité », résume Vincent.
Dans l’entourage de Quentin, les cercles d’amis mêlaient l’engagement religieux et politique. Au printemps dernier, il manifestait devant le Palais de justice de Lyon pour protester contre l’adoption en première lecture de la loi sur l’euthanasie. En Isère, des amis de l’Action française l’avaient entraîné dans quelques soirées de collage d’affiches, sans qu’il ait été pour autant un militant actif de la section.
Rejet viscéral de l’immigration
Autour de lui, quelques camarades issus du Bastion social, un groupuscule nationaliste dissous en 2019, avaient recréé le collectif Audace, dont Quentin fut proche un moment. Puis avec certains d’entre eux, il devint l’an passé un membre actif de la fondation d’une nouvelle antenne nationaliste à Bourgoin-Jallieu, baptisée Les Allobroges. « Il se rendait parfois à des rendez-vous pour structurer le groupe, et a participé avec eux en 2025 à la manifestation organisée par le Comité du 9 Mai », confie un militant lyonnais, faisant allusion au défilé nationaliste organisé chaque année en mémoire de Sébastien Deyzieu, un membre de L’Œuvre française mort en échappant à la police à Paris en 1994. Entre les temps d’amitié et les entraînements sportifs, Les Allobroges propagent leur rejet viscéral de l’immigration par des activités de collage d’affiches et de distribution de tracts. La violence est en toile de fond : celle des « gauchos », d’abord, dont l’aversion nourrit en miroir chez les nationalistes la nécessité de s’en protéger en s’exerçant physiquement. Pour autant, selon plusieurs militants lyonnais, Quentin ne s’était jamais retrouvé face aux antifas - avant ce soir du 12 février où ses agresseurs l’ont roué de coups jusqu’à le laisser pour mort. Ses amis le décrivent comme un garçon « non-violent », préférant « la confrontation des idées » à celle des poings. Lundi après-midi, le procureur de la République de Lyon a confirmé que Quentin Deranque n’avait pas de casier judiciaire.
Sa mère, à plusieurs reprises, s’était inquiétée auprès de lui de ses fréquentations. Selon plusieurs amis, Quentin l’avait en partie écoutée, se recentrant sur ses activités paroissiales au détriment de la politique. Certaines indignations lui donnaient tout de même l’envie de refaire un coup d’éclat, comme lorsque la candidate insoumise à la mairie de Vienne, Myriam Thieulent, était venue perturber hilare la commémoration en hommage à Philippine, jeune femme sauvagement tuée par un récidiviste sous OQTF : Quentin projetait d’imprimer et de distribuer des tracts à ce sujet avant les élections municipales.
Jeudi soir, plusieurs amis dans l’entourage de Quentin l’ont dissuadé de se rendre au happening des militantes de Némésis : pas assez cadré, trop dangereux. Réponse de Quentin : hors de question, on ne laisse pas seules des jeunes filles. Le soir, voyant que les militantes du collectif identitaire ont été secouées, Rémy lui a envoyé un message à peine sérieux : « Grosse branlée askip ? » Ce n’était plus un jeu. Quentin n’a jamais pu lui répondre.