Je suis d'ailleurs, de Lovecraft
Aaaah Lovecraft, un nom évocateur qui m'a toujours intrigué, depuis ma lecture il y a plus de 10 ans du Seigneur des anneaux où des ouvrages de Lovecraft figuraient en dernière page, jusqu'aux références littéraires (Houellebecq adore) et aux discussions fascinées plus récemment.
A la lecture de ce recueil généreux (onze nouvelles), je me suis senti comme chez moi. Quand j'étais petit, mon frère et moi obtenions chaque fois qu'un de nos parents nous mettait dans le train ou l'avion (c'est-à-dire souvent) l'achat d'un Chair de Poule de R.L. Stine. Il s'avère en fait que ce brave faiseur, et avec lui toute la profession d'écrivaillons d'horreur-fantastique, a quasiment recopié le style de Lovecraft tel quel. Par exemple, cette manière de faire monter la sauce, notamment en créant une ambiance de mystère avant de faire semblant de la dissiper en décrivant l'horreur de manière partielle seulement (il adore les abjectifs génériques genre "indicible"). Mais l'on sent que chez Lovecraft, la fiction est sous-tendue par une pensée autrement plus riche, nourrie des mythes, des récits fantastiques mais aussi des expériences scientifiques. Lovecraft sait très bien stimuler l'imagination du lecteur en glissant ça et là des périphrases, des références culturelles (on le sent plutôt raffiné et cultivé), des allusions, souvent jamais explicitées même par la suite, avant de déployer ensuite un univers dense qui confère à chaque nouvelle une sorte de vie augmentée par rapport au simple scénario de fiction fantastique. L'une des nouvelles les plus emblématiques de cet amour réjouissant de l'anecdote et de la contextualisation est La maison maudite, où Lovecraft entreprend sur une vingtaine de pages de nous conter non seulement l'histoire de la famille ayant habité la maison, mais aussi la topographie de la ville, l'Histoire des colons, etc, tout ceci donnant corps à une sorte de cahier d'historien non-officiel, nous faisant presque oublier le dessein fantasmatique de l'auteur.
Alors évidemment, au bout de trois nouvelles, on se familiarise avec la structure de chaque histoire, toujours la même: intro épouvantée censée nous impressionner des insondables et terrifiants mystères de l'existence; récit d'une enquête par un narrateur hardi et méthodique; récit plus ample d'une histoire secrète découverte par le narrateur; confrontation avec le Mal ainsi mis au jour; conclusion entreprenant de boucler la boucle ouverte par l'intro, c'est-à-dire, nous impressionner une fois de plus sur l'ampleur de l'horreur vécue.
Mais, une fois habitué, je me suis dit que l'enjeu n'était pas la structure, ni même le vocabulaire (comme dit précédemment, Lovecraft en fait un peu trop avec certains adjectifs et il a des tics d'écriture très prononcés) mais bien ce que cette structure permettait en termes d'évocation d'horreurs à chaque fois différentes. Et là, c'est le festival de l'imaginaire. La grande force de Lovecraft n'est d'ailleurs pas tant de créer des monstres et des malédictions si originales (il ne les décrit de toute façon que succintement), mais d'arriver à créer des ambiances uniques, basées à la fois sur les sensations du narrateur et sur le mythe, l'histoire antique, secrète, dévoilée dans le coeur de la nouvelle. L'un ne va pas sans l'autre et c'est la singularité de Lovecraft: décupler l'impact horrifique par un "coefficient culturel"; il semblerait - et l'idée est fascinante - que pour Lovecraft l'horreur même est issue de la dégérescence, humaine, animale ou environnementale, raison pour laquelle l'Histoire, la géographie, les mythes, bref tout ce que l'horreur a de culturel, doit être convoqué.
Je ne suis pas sûr de relire du Lovecraft avant quelques temps, mais j'ai été très intéressé par l'expérience et je comprends pourquoi l'auteur fait l'objet d'un culte.
Un petit top des nouvelles lues (j'adore ses titres):1- La Peur qui rôde: belle manière, ample et progressive, de finir le recueil; c'est le récit où l'enquête est le plus poussé
2- Le modèle de Pickman: exemple éclatant du lien fait entre culture et horreur
3- Je suis d'ailleurs: porte d'entrée magique dans le recueil. La chute est un peu attendue mais sinon, c'est un festival d'images poétiques toutes plus troublantes les unes que les autres
4- La maison maudite: ou le souci méthodique de la généalogie et de l'histoire chez Lovecraft
5- La cité sans nom: récit glaçant de l'exploration d'une civilisation ancienne
6- Arthur Jermyn: même souci que La maison maudite transposé à l'Afrique et ses explorateurs
7- La musique d'Erich Zann
8- La tourbière hantée
9- Le molosse
10- Air froid
11- L'indicible