aka Othello
À Venise, des noces ont lieu en secret entre le Maure Othello, général vénitien estimé par ses pairs, et la belle Desdémone, fille du sénateur Brabantio. Au fond de l’église, deux hommes se tiennent en retrait : il y a là Iago, l’officier d’Othello qui voue à son supérieur une haine incommensurable, et Roderigo, amoureux éperdu de Desdémone. Après leur union, Othello s’en va combattre la flotte turque, puis retrouve sa femme sur l’île de Chypre où il est nommé gouverneur. Le fourbe Iago est alors résolu à détruire le bonheur des jeunes mariés et va pour cela s’employer à manipuler leur entourage…Dès le sublime prégénérique, Welles transcende une fois de plus le relatif
cheapisme de l'entreprise - le tournage s'est arrêté et a repris sans cesse durant trois années, faute de fonds - par une mise en scène baroque qui ferait limite de lui le Michael Bay de son temps. La comparaison est abusée, évidemment, mais face à l'incroyable composition de presque chaque plan, je me suis remémoré ce reproche fait par Patrick Willems à Michael Bay : à force de vouloir qu'absolument chaque plan soit un plan qui sorte du lot, ça annule l'effet. Mais c'était déjà faux pour Bay et c'est tout aussi faux pour Welles dont la mise en scène m'a proprement régalé tout le long des 93 minutes...là où le récit peinait davantage à le faire.
Je n'ai ni lu ni vu aucune autre version, scénique ou cinématographique, du matériau original mais si j'apprécie le caractère resserré de cette intrigue et ce qu'elle charrie de thèmes plus (le racisme, le patriarcat) ou moins (la jalousie, l'envie) évidents, je trouve l'exposition, qui débite du texte, précipitée, et la manipulation d'Othello par Iago bien trop rapide et simplette (je veux bien que le mouchoir soit symbolique et un McGuffin théâtral mais bon). Cela étant dit, le personnage de Iago est vraiment fascinant, dans ses motivations finalement floues et sur lesquelles ont peut projeter le racisme susmentionné et une simple avidité de pouvoir mais, de façon plus intéressante, une envie crypto-gay née d'une jalousie autant envers Othello qu'envers Desdemone. En un sens, c'est le véritable protagoniste pro-actif du récit, un Richard III bis. J'aurais aimé voir Welles choisir de jouer ce perso-là plutôt que le chef manipulé une fois de plus (en blackface moche qui plus est).
Non, le véritable intérêt du film réside dans l'adaptation quasi-film noir-esque (film maure lol) qu'en fait Welles, avec son clair-obscur et ses contre-plongées écrasant les persos sous les voûtes de ce château-dédale, où l'on essaie de fuir dans des souterrains, qu'ils soient inondés - incroyable scène où l'on se croirait dans la fin de
La Dame de Shanghai - où ceux de bains turcs. Optant également pour un découpage plus marqué qu'à l'accoutumée (peu de oners), Welles illustre l'enfermement progressif du héros tragique dans son propre esprit gangréné par la jalousie en épousant une direction artistique à deux doigts de se faire escherienne.