Blind Rage - Philip Rawls, 1975
Le Cow-Boy et QGJ ont leurs figurines, j’ai les romans pulps américains des années 60/70/80. Peu importe le genre— post-apo nucléaire, mafia, sous-James Bond, groupe de mercenaires etc.— tant que c’est outrancièrement violent,
sleazy,
murky AF et si possible les trois à la fois.
Ca fait près de 10 ans et ma découverte du blog
glorious trash que je cherche à mettre la main sur celui-ci. Introuvable, jamais réédité. De fait, on ne peut que mettre la main sur l’édition d’origine en restant à l’affut sur les sites de vente en ligne. 10 ans à essuyer des
temporarily unavailable et autres
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Puis il y a quelques mois, j’ai enfin reçu une alerte ebay : 300$ comme prix de départ, impossible de contacter le vendeur pour faire une offre directe. Objet suivi par une trentaine de personnes qui n’hésiteraient pas à enchérir compte tenu de la notoriété de l’ouvrage (S. Craig Zahler en a parlé avec un abasourdissement palpable face à la nature de son contenu, donc la hype hyper-niche et hyper-localisée est bien réelle). Clairement je ne suis pas le seul à attendre une occasion et à ce prix-là, c’est peine perdue. Résignation totale.
Puis il y a 10 jours, nouvelle alerte. J’étais à deux doigts de ne pas même ouvrir le mail pour m’épargner une seconde couche d’impuissance. Mais allez, pourquoi pas. Et là, BAM : 80$. A enchérir, mais cette fois avec l’option de faire une offre directe… ce qui m’était impossible puisque le vendeur ne prévoyait pas la livraison en France. Ni une, ni deux je lui écris. On discute, très serviable, prêt à se renseigner sur les frais de port, on lance la négo… On se met d’accord pour 120$ tout compris (merci Paypal et les 4 fois sans frais). Victoire. 10 années d’attente arrivées à terme. D’autant plus libéré que je n’ai pas en tête d’autre objet dont je pourrais vouloir à ce point-là.
Mais ce n’est pas tant l’objet (un poche qui a 50 ans aux pages jaunes comme les yeux d’un cirrhotique) qui m’intéresse, plutôt le contenu du roman censé être l’itération la plus extrême et repoussante du
vigilante urbain des années 70 (publié dans la foulée de
Death Wish, d’où le nom du personnage). Les films de vigilante, c’est un kink éternellement inassouvi car je n’y trouve jamais trop mon compte. Même le particulièrement réussi
The Exterminator, haut du panier en matière de trash, me laisse sur ma faim (problèmes de rythme, digressions, sentimentalisme cliché en guise d'adoucissant etc.). Pour rassasier mes plus bas instincts, il m’aurait fallu au minimum conjuguer l’approche
unapologetically réactionnaire de Glickenhaus à la pêche acérée des vieux Walter Hill et à la cruauté perverse de Lucio Fulci, surtout celle de
L’éventreur de New York. Autrement dit, une chimère.
Plus maintenant.
Tenez, rien que le quatrième de couverture :
Citation:
They say that a conservative is a liberal who just got mugged. They also say that man is a killer by nature, only held in check by society. They say it— and it’s true. Especially for… BRONSON, STREET VIGILANTE! He was a comfortable middle-class husband and father who believed that criminals were unfortunates needing only love, understanding and a few dollars to become model citizens. He believed it until they raped his wife and murdered his children. Then he believed in the harsh law of the jungle and knew that a man—to be truly called a man— had to bring his own kind of justice to the savages littering the streets.
Incroyable. Comme si Thomas Hobbes s’était mis à écrire des romans de gare dégueulasses à 1.25$. Du Müllercore à l’état chimiquement pur.
Et tout le roman, du haut de ses 192 pages qui peuvent quasiment se lire d’une traite, est encore plus spectaculaire. Prologue qui expédie en deux pages le viol et le meurtre de l’épouse ; le chapitre d’ouverture où on apprend que les enfants aussi ont été violés avant d’être assassinés ; quelques paragraphes sur le vice de procédure qui a mis un terme au procès, sur Bronson qui a déjà décidé qu’il allait retrouver les assassins (un groupe de mecs qui font des
snuff movies pour un réseau pédocrminel) et les éliminer pendant qu’un couple d’amis essaye de le soutenir en lui rappelant quand même qu’il y a des lois à respecter ; l’immersion instantanée dans les quartiers sordides, la prostitution, le trafic, les minorités lumpenprolétariennes hostiles et déchaînées ; un
love interest avec une latina du ghetto de 17 ans… Rien que l’exposition est d’une toxicité à toute épreuve, et tout ce qui suit n’est qu’un franchissement progressif du peu de limites restantes (il y a un passage à la fin où ils sont en bagnole, elle se met à lui hurler dessus, il la gifle jusqu’au sang et elle le supplie de la baiser avant qu’elle n’arrête de saigner... et le
final showdown, monstrueux, a lieu dans la baraque d'un des pédophiles seul avec deux enfants).
Et puis surtout ce fameux Bronson qui n’a jamais, pas une seule fois, le moindre état d’âme et fait même preuve de sadisme. Contrairement au pitch à l’arrière du livre, rien sur ses croyances avant le drame, pas de transformation, pas d’éternel « si tu regardes trop l’abime, l’abime regarde en toi » ou d’atermoiements sur sa progressive défiguration morale du fait de ses actes : le personnage est réduit par son deuil à une ombre sans substance, qui se mue aussitôt en un bloc inarrêtable de violence rétributive... parfois. Car il abat et torture froidement, et parfois de la pire manière (soude caustique, essence, verre cassé, rats affamés etc.) les antagonistes, mais aussi témoins et indics, hommes comme femmes, sans l'ombre d'une hésitation.
Blind rage, indeed. Du no limit total.
L’auteur (Rawls est un pseudonyme qui a servi à plusieurs d’entre eux), visiblement sans filtres, figure dans le haut du panier de ce genre de littérature : pince-sans-rire, à part deux running gags : chaque scène de massacre chaotique et outrancier se termine par lui qui quitte les lieux en essuyant ses empreintes sur tout ce qu’il aurait pu toucher + le
banter comique improvisé avec une des deux victimes mineures dans la baraque finale malgré le glaque insoutenable de la situation (no limit). Il se passe quelque chose à chaque phrase, c’est sec, précis, mais aussi riche et texturé avec des personnages secondaire habités, d’excellents dialogues. L’action et la tension sont bien décrites et rythmées, haletantes. Il y a bien sûr ces maladresses horribles de style genre "
her tongue was a warm, damp living thing as it battled damply with his" et autres répétitions nanardesques qui rappellent que c’est quand même là le fond du panier éditorial. Pas le temps de trop relire ou corriger. C’est pas du polar, du noir ou du
hard boiled, c’est pas du
genre literature qui a vocation à être réhabilité, mais de la pure exploitation écrite au kilomètre et qui s’en bat les couilles.
Ma quête est donc achevée. Plus besoin de chercher l’œuvre ultime en la matière, la plus sale et féroce. Parfaitement taillé pour Zahler, avec Shane Black (qui a tiré les
Lethal Weapon des romans de Warren Murphy, même créneau que ce "Rawls" en moins extrême) à l’écriture. Besoin d'une douche à présent.