Congo Kitabu – Jean-Pierre Hallet, 1964
Pur récit d’aventure coloniale au Congo.
Hallet, né en 1927, grandi au Congo, envoyé en Belgique enfant pour son éducation, aurait été résistant sur place pendant son adolescence puis aurait rejoint l’armée Belge sur les dernières années de la guerre. Mais dur de trouver des informations fiables sur ces sujets. Quoi qu’il en soit, en 1948 il décide de retourner en Afrique Centrale en tant qu’agronome du Ministère des Colonies, en partie pour rejoindre ses parents (son père, le peintre André Hallet, s’était installé au bord du lac Kivu). Diplômé aussi en sociologie, il deviendra par la force des choses sociologue « de terrain » entre 1948 et 1960, période couverte par ce livre. Ses ouvrages suivants, sur une tribu de pygmées— auprès desquels il s’engagera humanitairement jusqu’à sa mort en 2004— et la faune locale, relèvent de l’ethnographie et de l’histoire naturelle.
Le récit démarre avec les galères typiques du dépaysement après des années d’absence, la nostalgie des scènes de l’enfance laissant la place à la réalité du foisonnement pré-indépendance. Entre regard acide sur l’administration coloniale, observations plus ou moins bienveillantes et sans fard ni précautions sur les autochtones, leurs mœurs et coutumes et traditions d’une ethnie à une autre, pérégrinations dans la brousse, maladies, blessures, attaques d’animaux, cannibalisme et autres « traditions » mortifères à la peau dure etc.
Parsemé aussi d’anecdotes historiques, comme sur la guerre asymétrique menée et gagnée à la fin du XIXème siècle par les Belges contre les bastions de la traite arabo-musulmane dirigée par Tippo Tip dans l’est du pays, d’une ampleur et d’une cruauté épouvantables— guerre qui semble largement oubliée encore aujourd’hui. Mention très spéciale à ce passage qui s’achève sur un
plot twist succulent :
Citation:
The war [the Belgians] fought with such unbelievable courage and daring against such impossible odds has been ignored almost completely in most English-language textbooks and reference works, but, as the English administrator Sir Harry Johnston remarked, the Belgian campaign against the Arabs was “one of the most extraordinary chapters in African history.”
Perhaps the most moving tribute has come from a Congolese native, who wrote:
“When we pass the graves of those heroes who gave their lives for our safety, and thanks to whom we can now utter the words “independence — autonomy,” let us be silent for a few moments and bow our heads respectfully in their memory… Other countries—which were more powerful than Belgium—remained indifferent to our fate and left us to perish. Belgium, moved by a very sincere and humanitarian idealism, came to our help, and with the assistance of doughty native fighters, was able to rout the enemy, to eradicate disease, to teach us and to eliminate certain barbarous practices from our customs, thus restoring our human dignity and turning us into free, happy, vigorous civilized men."
Incredibly, the author of those words was Patrice Lumumba. He wrote them in 1958, before becoming a tragic victim of the Communist brain-washing which taught him, by a supreme irony, to call the Belgians “slave traders.”
Puis progressivement, à mesure qu’Hallet s’installe à la fois au Congo et dans son récit, le livre devient un pur
egotrip d’électron libre : et vas-y que les Masaï font de moi l’un d’entre eux une fois que je tue un lion avec une de leurs lances, que je bute un léopard à mains nues, que je sauve toute une région de la famine en péchant à la dynamite— qu’un bâton m’explose en pleine gueule, que je dois nager avec une main en moins jusqu’à la terre ferme en étant poursuivi par des crocodiles et taper 200 kms de pistes en jeep jusqu’à l’hôpital le plus proche, que je reçois des flèches empoisonnées avant de subir une opération sauvage en pleine jungle etc. Aucune raison de douter de la véracité de tout ça, c’est hyper fun et haletant et ça ne prend jamais le pas sur son sens de l’observation acéré qui n’épargne rien ni personne, à commencer par les africains. Et je n’ai aucun mal à croire que vu le bordel ambiant (qui ne s’est pas amélioré entre temps) un type aussi
unhinged et confiant en ses capacités ait pu en effet remuer ciel et terre de cette manière. Le genre de destin extrême et délirant qu’on ne trouve qu’au Moyen-Âge, chez les grands explorateurs de la Renaissance ou aux US à l’époque de la
Frontier (genre Liver-Eating Johnson).
Récit à la fois drôle, violent, cinglant, éclairant, sans langue de bois. Le pendant
badass et triomphal de
Heart of Darkness.