Quelques lectures des derniers mois :
John Silence : Physician Extraordinary – Algernon Blackwood
Un recueil de 1908 des nouvelles ayant pour héros le Dr John Silence. Sous-genre de l’
occult detective que j’affectionne pour son mélange d’enquête, énigmes, aventures, surnaturel et parfois même— quand l’auteur n’était pas occupé à mourir prématurément d’une tuberculose ou dans les tranchées— de l’exotisme, voire de l’orientalisme.
J’ai été de suite saisi par la délicatesse du style (plus chaleureux et agréable que Lovecraft), notamment dans le soin apporté à la création de l’atmosphère (lieux, paysages, caractères des différents personnages etc.) : descriptions généreuses, attention méticuleuse portée aux effets (surprise, suspens, tension etc.), déroulé onctueux de l’intrigue (la première nouvelle,
A Psychical Invasion, a même un chien et un chat comme personnages secondaires, j’étais aux anges), le tout porté par la dévotion héroïque et bienveillante du protagoniste face à une menace fantastique. Sorte de Dale Cooper littéraire et moins farfelu.
Précision chirurgicale pour décrire l’action ou les actions en cours. Un peu de narration à tiroir (parfois on ne sait pas toujours bien qui est le narrateur). Un suspens bâti sur une superposition puis un enchevêtrement de bizarreries de plus en plus lugubres et menaçantes, mais toujours fascinantes, alors qu’un piège surnaturel se referme sur une ou plusieurs victimes toujours attachantes. Quelques détails surannés, comme toute la mystique autour du haschich encore alors présenté comme un vecteur d’expansion de la conscience, alors qu’on sait tous aujourd’hui que c’est un abrutissant de masse. Marrant.
A chaque nouvelle me sautait bien sûr aux yeux l’influence que ces histoires ont dû avoir sur le duo Nigel Kneale/Val Guest. Une ou deux adaptations signées par eux ou Jacques Tourneur auraient pu donner encore d’autres chefs d’œuvres semi-oubliés de
tweed horror en N&B estampillée Hammer ou Val Lewton.
The Challenger Stories – Arthur Conan Doyle
Trois romans avec le Professeur Challenger comme protagoniste, scientifique arrogant, bagarreur et borné.
The Lost world (1912), chouette roman d’aventures sur l’exploration d’une région amazonienne où les dinosaures ont survécu. Carré, compact, sans gras inutile. Propre. Trop à mon goût : j’y ai trouvé moins de charme et de poésie que les romans de H. Rider Haggard (ceux avec Allan Quatermain, notamment, mais aussi le magnifique
The People of the Mist) qui se montrent aussi plus mystérieux, sinistres et viscéraux. Mais très content de l’avoir lu, Michael Crichton a vraiment sublimé ce matériau de base déjà solide.
The Poison Belt (1913) est plus court, avec une fin du monde soudaine comprise puis vécue en direct du point de vue des mêmes personnages que dans l’ouvrage précédent. Rapide et efficace, bon petit second couteau de science-fiction à l’ancienne dont l’adaptation ciné aurait fait là aussi de l’excellent
tweed horror.
The Land of Mist (1926) que je n’ai pas fini, plaidoyer assommant pour les mérites du spiritisme. Conan Doyle y a eu recours à titre personnel pour se consoler de la perte de plusieurs membres de sa famille, dont son fils, durant la 1ère guerre mondiale et a fini semble-t-il matrixé. Ca ne vole pas plus haut qu’un fascicule des témoins de Jéhovah, aucune tension ni suspens ni même vague intérêt romanesque. Triste.
Frankenstein – Mary Shelley
Tenu jusqu’aux trois quarts. Les vingt premières pages avaient déjà tout dit donc je regrette d’avoir continué plus loin. Superficiel et laborieux (allégorie lourdingue et narration éteinte), d’un ennui stupéfiant pour quelque chose d’aussi court (interminable récit de l’observation de la famille déchue par la créature), répétitif et didactique au possible (explications, surexplications et rééxplications constantes, les meurtres, les évanouissements etc.), sirupeux à l’extrême, Frankenstein qui ne fait que chouiner, la créature qui chouine en retour…
30 ans plus tard Poe est passé par là, c’est un miracle que la mémoire de ce roman ait survécu ne serait-ce qu’à
La chute de la maison Usher. Enfin, miracle… Ce sont James Whale et Boris Karloff ont forgé à partir de ce néant total tout un imaginaire de pop culture qui continue sa course encore aujourd’hui. Au final, l’œuvre de Shelley n’a de postérité qu’indirecte et dérivative, qui plus est dans d’autres media et formats (aucun écrivain ni sérieux, ni de gare ne la cite jamais, à part peut-être Stephen King pour fayoter).
L’archipel du Goulag - Alexandre Soljenitsyne
Les deux premiers tomes publiés quez Seuil aux années 70 faisaient partie du paysage de la bibliothèque du salon quand j’étais gosse. J’ai donc passé des années à en lire le titre machinalement, ne sachant pendant un temps ni ce qu’était un archipel, ni le Goulag— dispositif mentionné en passant au cours de l’année de 1ère ou de terminale. J’ai pris les livres avec moi il y a quelques années, au gré d’un déménagement. Mais sans plus. Le 3ème tome est hors de prix sur ebay (quand je pense au marché hyper diversifié et avantageux du livre d’occasion sur internet il y a 10 ou 15 ans, misère…). J’en ai donc du acheter la traduction en anglais.
Je m’imaginais l’ouvrage comme une longue et accablante dissection type journal de bord de l’incarcération de l’auteur. D’autant plus longue et accablante que cette dissection devait, toujours dans mon imagination, être baignée de cette « angoisse de la poignée de porte » comme dit Céline pour se moquer de la littérature russe. A titre de comparaison,
Si c’est un homme de Primo Levi, un des témoignages phares sur l’abomination concentrationnaire à Auschwitz, fait moins de 300 pages.
J’ai donc été stupéfait puis abasourdi de découvrir que le récit d’internement de l’auteur est en réalité sporadique, qu’il ponctue un polyphonie de témoignages (227 retenus sur des milliers) ce qui rend l’expérience de lecture d’autant plus exténuante : on n’échappe à aucun cachot, aucun site de travail forcé, aucune séance d’interrogatoire. C’est comme une
situation room littéraire où des dizaines et des dizaines de cauchemars éveillés étalés sur des décennies ne cessaient de s’enchaîner au fil de centaines et centaines de pages (presque 2000 en tout), sans le moindre répit, pour dérouler une immense enquête puis le procès littéraire de l’URSS, du bolchévisme, du léninisme, du stalinisme— bref, du communisme.
Soljenitsyne transcende donc avec hauteur d’âme son propre supplice et procède en cercles concentriques à l’aide d’archives et de témoignages pour révéler la genèse et le déploiement tentaculaire de ce système de répression, des premiers bolchéviques jusqu’au régime déstalinisé.
Tantôt encyclopédie, tantôt tapisserie minutieuse, l’ouvrage démontre à quel point toutes les étapes de ce dispositif d’arrestations, privations de droits, tortures physiques et psychologiques, déportations, esclavagisme etc. qui ont fait de la Russie l’antichambre à ciel ouvert du Goulag, ne constituent ni une dérive totalitaire, ni une perversion d’un noble idéal : la terreur est théorisée puis exigée par Lénine dans la foulée de l’accès au pouvoir. La terreur et la privation de libertés à l’échelle du pays font l’unanimité au sein des rangs révolutionnaires, même entre rivaux (Trotski était à fond, comme les autres).
Le Goulag est ainsi donné comme étant la substantifique moëlle du régime communiste et du projet des bolchéviques. Ils ont pris le contrôle total d’une nation et placé sa société civile en huis-clos avec le Goulag comme moyen puis garantie de l’avènement comme du maintien de la dictature du prolétariat. L’un n’allait pas sans l’autre, et c’était clair dès le début.
Arrestations arbitraires, emprisonnements, tortures, exécutions sommaires, parodies de procédures, chefs d’accusations absurdes adressés à des innocents (espionnage, sabotage, propagande anti-soviétique, soutien à la bourgeoisie internationale puis nazi, fasciste, de droite (
sounds familiar?), « ennemi de la révolution » etc.), surveillance constante, culpabilité par association, crimes de pensées, exil, ré-arrestations à peine libéré, mensonges aux proches (donc vu le nombre de prisonniers, à tout le monde), secret absolu : jamais jusqu’alors dans l’histoire de l’humanité— et jamais depuis, sauf peut-être en Chine— un appareil d’état n’avait trahi à la fois aussi systématiquement, aussi quotidiennement et pendant aussi longtemps (70 ans, soit une vie entière) un nombre aussi écrasant (des millions) des membres de sa propre population.
Ainsi, au cœur de cet ouvrage massif tantôt horrifiant, drôle, jubilatoire, exalté, poétique, confessionnel, mystique, contemplatif, triomphal, bref, dantesque au sens premier du terme par son épuisante descente aux enfers, Soljenitsyne illustre parfaitement ce concept de cybernétique qui sera formulé plus tard, aux années 80 : «
the purpose of a system is what it does. » Autrement dit fi des discours, de l’idéologie, de l’histoire des idées, fi des analyses a posteriori pour séparer le bon grain de l’ivraie (le « vrai » communisme vs. l’horrible dérive totalitaire, distinction inventée par le régime lui-même après la mort de Staline : autrement dit, l’ancêtre du « pas d’amalgame » (
sounds familiar?)) : ce qui se passe, voilà le but du système. Encore une fois, le communisme c’est le Goulag. Il lui est consubstantiel.
Je retiens du premier tome— qui fourmille déjà de noms, lieux, dates, occurrences, sauts dans le temps et la géographie, révélations, réflexions et considérations foudroyantes sur la nature humaine (et sur la Russie, évidemment) face à un tel cataclysme— les longs passages pleins d’ironie amère dédiés aux procès fantoches (minutes à l’appui) menés tambour battant par le procureur Nikolaï Krylenko, bolchévique de la première heure qui s’est acharné notamment contre les Eglises Catholiques et Orthodoxes et le corps des ingénieurs en charge d’appliquer les directives insensées de la dictature du prolétariat (les fameux plans quinquennaux d’une débilité et d’une cruauté inouïe qu’on retrouvera également sous Mao).
Spécimen parfaitement représentatif du mouvement révolutionnaire et non pas exception monstrueuse, Krylenko eut carte blanche pendant des années avant même que les campagnes de purges des années 30 n’attirent l’attention de l’Occident— purges à l’occasion desquelles il fut d’ailleurs liquidé à son tour. Si certains comme lui ont fini dévorés par leur propre création (et beaucoup, beaucoup plus rapidement que les véritables victimes qui, contrairement à lui, n’avaient rien mérité de tout cela), bien des commissaires instructeurs en charge d’obtenir les aveux et bien plus encore de tortionnaires anonymes qui ont fait toute leur carrière au sein de l’Archipel ont réintégré la société civile par la suite, sans jamais être jugés sous une forme ou une autre. Pas même à titre posthume.
Evaluée au regard de la dénazification (défaite militaire suivie d'arrestations, procès, executions etc.), la déstalinisation apparaît donc comme un vague tour de passe-passe pour alimenter plus encore la propagande : la mémoire de Krylenko fut réhabilitée par Khrouchtchev, son procès déclaré inique.
Je retiens également : la description de l’immense et systématique lâcheté, de l’absence totale de dignité de l’ancienne garde bolchévique lorsque ce fut son tour de goûter à ses outils et méthodes ; les criminels de droit commun qui faisaient office de deuxième garde dans les convois et prisons, en plus de bénéficier de condamnations et conditions d’enfermement beaucoup plus légères car considérés par les communistes comme plus « socialement proches » (passion lumpenprolétariat :
sounds familiar ?).
Le style de Soljenitsyne, plein d’émotions contenues, dont la rage notamment s’exprime par des sarcasmes désespérés, des harangues venimeuses à l’attention des intellectuels Européens complaisants, représente une expérience à part entière. Quelle voix. Quel souffle. Et bien sûr, quelle actualité.
J’ai forcément pensé (pas pour le style) à
Atlas Shrugged, tout kitsch et pléthorique qu’il soit. Dystopie dans laquelle l’Amérique tombe plus avant encore que dans The Fountainhead, déjà cauchemardesque, entre les mains du même genre d’individus dont la soif de pouvoir, sous couvert de justice sociale, a la particularité d’être alimentée par un ressentiment victimaire et une volonté de détruire et réprimer quitte à ne régner que sur des ruines et un peuple abattu.
Plus grossièrement, ça m’a aussi rappelé un vieux meme sur twitter. Je ne m’en souviens pas mot pour mot mais ça résumait le communisme à un prétexte pour permettre à des marginaux ivres d’amertume et de convoitise d’accéder au pouvoir pour promulguer avec la répression la plus cruelle possible l’interdiction d’être normal. D’où aussi la « coalition des marges » promue par les théories intersectionnelles, ou wokisme, rien de moins que du léninisme appliqué d’abord aux sciences sociales : volonté de contrôle et d’exercice du pouvoir (notamment sur le langage, pour commencer) motivée par une rancœur hostile, de l’envie au sens classique du terme— soit à peu près le pire état psychologique et moral dans lequel un individu puisse se trouver, le plus bas, le plus destructeur. L'intersectionnalité n’a pas fait de si grands efforts cosmétiques que ça, elle a gardé « le capitalisme » et n’a fait que remplacer « la bourgeoisie » par « le patriarcat » et « le suprémacisme » car son fonctionnement, sa logique interne, sa soif de pouvoir, les moyens utilisés pour atteindre ce pouvoir, ses objectifs pour se maintenir au pouvoir sont exactement les mêmes qu’en 1917. Soljénitsyne a donc à la fois dressé un bilan, et déroulé un avertissement qui a toute son actualité.
Car force est de constater que la transition entre régimes dictatoriaux militaires, autoritaires et/ou fascistes vers la démocratie libérale s’est faite en Espagne, au Portugal, en Italie, au Chili, en Argentine, en Allemagne. En contraste, aucune transition de fond pour les fers de lance de cette expérience désastreuse partie d’idées désastreuses. Le repli autoritariste et anti-occidental de Poutine n’a rien de révolutionnaire (lol). La momie de Lénine est toujours à Moscou. Il faut enlever son chapeau et rester silencieux pendant la visite du mausolée. Il y a dans la province du Hunan une énorme tête en granit intitulée young Mao, cheveux au vent, qui date de 2009. Des jeunes chinois se filment devant en brandissant la faucille et le marteau. Hong Kong a été phagocyté sous nos yeux. La Corée du Nord est carrément restée dans son jus. Aucun travail de nettoyage idéologique et judiciaire de fond n’a été ne serait-ce qu’envisagé dans et par ces systèmes et territoires alors même que s’y trouvent désormais des milliards de personnes. Personne n’a vraiment été puni pour tout ça, tout juste quelques monstres se sont-ils entredévorés, sans par ailleurs exprimer le moindre regret. Dommage.
Dommage car vaste délire, n’est-ce pas, que la complaisance de l’Europe à ce sujet (le cordon sanitaire anti-communiste anglo-saxon en général et US en particulier fut beaucoup plus actif et efficace) que ce soit en termes de pop-culture ou autre : atermoiements incessants autour du Maccarthysme (alors que le risque d’infiltration était réel et avéré, pas seulement à Hollywood), rues Lénine à Vitry-sur-Seine et Bagnolet, t-shirt Che Guevara durant les années 2000, les antifas et leurs inénarrables « c’est pas le vrai communisme qui a été mis en place » ou encore « de toutes façons c’était pour les opposants politiques » qui relèvent du négationnisme patenté (pas criminalisé, celui-là), la blague « au goulag ! » qui est parfaitement acceptable … Aussi— pour ne pas dire bien évidemment— les réactions du PCF et des organes de presse sympathisants lors de la publication du livre en France qui furent à la hauteur de tout ce qu’on peut imaginer (pas très longtemps après L’Humanité ou Libération saluaient en une l’arrivée des Khmers Rouges à Phnom Penh (petite anecdote dans la foulée :
https://en.wikipedia.org/wiki/Malcolm_Caldwell)).
Preuves que des pans entiers de l’histoire du 20ème siècle restent encore à écrire : on craint aujourd’hui à tire larigot le retour du nazisme, quitte à le retrouver partout— si possible là où il n’est pas—, alors que le bolchévisme est toujours actif, dispose d’une vraie traction et d’un niveau d’auto-critique (et de réécriture forcenée de l’Histoire) équivalent à celui de l’Islam (le maire de NYC qui parlait récemment de la « chaleur du collectivisme », la radicalisation express de LFI passée en mode Iran pré-révolution, Mélenchon « très ému » par sa visite de la dernière maison occupée par Trotski, son hommage posthume à Castro sous l’arc de triomphe etc.)
Impossible, donc, de ne pas penser à la situation actuelle. Au-delà de ça, et même si c’est en soi plus que flippant, c’est une lecture impressionnante, un livre d’un héroïsme prodigieux (rien que l’histoire de la rédaction du manuscrit, de sa survie, de son envoi à Paris ferait un incroyable polar). Il en existe une version abrégée en un seul volume (700 pages). Une édition complète Folio ou Garnier Flammarion à moins de 10 euros devrait figurer jusqu’à nouvel ordre au programme des lycées.
Ceux de 14 – Maurice Genevoix
Recueil de 5 récits de guerre d’environ 200 pages chacun publiés entre 1916 et 1921, qui relatent l’expérience de l’auteur au front. J’avais lu en novembre dernier
The Storm of Steel d’Ernst Jünger qui est plus court, plus lapidaire. Témoignage glaçant car au-delà de ce qui est décrit des affrontements et du quotidien, Jünger est fasciné par la nature extrême de ce déchaînement suprême— une fascination de pure machine de guerre, née pour ça, une tête-brûlée à la mentalité de mercenaire ivre de danger malgré un patriotisme évident (j’entends qu’il donne sans doute une autre image de lui-même au fil de son œuvre considérable, ses journaux de guerre (la seconde, cette fois) me tentent bien).
Genevoix, tout aussi bon écrivain, décrit exactement la même réalité, les mêmes lieux et circonstances, le même danger, les mêmes effets de cette guerre monstrueuse sur le paysage, le monde et les corps : désolation, violence et mort. En revanche, plus sensible, il se focalise sur l’intimité sensorielle de cette vie de clochard en uniforme (ciel étoilé, sieste dans les bottes de foin, pataugeages solitaires dans les tranchées par temps de pluie, hospitalité des villageois, veillées nocturnes à guetter l’ennemi etc.), sur la douceur d’une camaraderie pudique, sobre mais déchirante qui se joue au fil des rencontres, pertes et retrouvailles lors des relèves, retraites et déploiements.
Il y a plus de dialogues, plus d’accalmies mais ce ne sont jamais des digressions : on est constamment aspiré dans le psychisme du combattant dont l’entière attention, l’entière conscience, bref, l’entière existence est dévouée à sa mission de guerrier... Mais sans le tranchant glacial de Jünger. J’ai régulièrement eu les larmes aux yeux à la lecture de certains passages, alors que (ou plutôt, justement parce que) le pathos pacifiste du cinéma de guerre est un trope dont l’artificialité confortable me débecte, plus encore au regard de la force incommensurable de ce genre de témoignage. Les descriptions des affrontements sont en revanche tout aussi terrifiantes que celles de son adversaire mentionné plus haut : il y a un passage au début dans lequel il décrit une de ses nombreuses fuites sous le feu ennemi, au cours de laquelle il abat deux Allemands dans le dos— j’étais scotché. Un autre passage encore, dans le second récit, focalisé sur l’emballement soudain et apocalyptique d’une fusillade entre deux tranchées ennemies alors que le soleil se couche, suivi du recours soudain aux baïonnettes alors que les Allemands semblent avancer, m’a fait penser à Tolkien, dont on pourrait dire qu’il a vécu, et sans doute plus d’une fois, le vrai siège du gouffre de Helm.
14 – 18, c’était vraiment la fin du monde (et très mauvaise idée de laisser l’Allemagne avoir l’arme nucléaire, au passage). Genevoix a été panthéonisé en 2020.
L'Islam contre la modernité - Ferghane Azihari
Le début d’année a été marqué d’une nette accélération en prévision de 2027, et ce alors même qu’aucun candidat à la présidentielle ne s’est encore déclaré : entre le procès accablant du RN, LFI dans la sauce à cause des antifas, Macron et son projet d’inégibilité en cas de déclarations discriminatoires, une biographie de Renaud Camus qui semble susciter l’effet inverse de ce que les auteurs cherchaient (il va probablement revenir en force), Knafo qui candidate à Paris…
Et Ferghane Azihari, d’origine comorienne et issu d’une famille musulmane, qui déboule sur les plateaux TV pour parler de l’Islam non pas sous le prisme de la menace terroriste, mais comme d’un système moteur de régression généralisée qui dure depuis 1400 ans. C’était divertissant de le voir en débat, face à Sibeth Ndiaye notamment, exploser en mille morceaux la rengaine décoloniale sur l’esclavage en Occident, rappelant que l’Islam a fait pire dès ses débuts, très longtemps avant que les grandes puissances occidentales ne s’y mettent et continuant bien après que ces mêmes puissances en abolissent l’usage (phénomène étranger aux systèmes islamiques), et faisant donc infiniment plus de victimes (pas seulement noires, cf. les sévices des Barbaresques et son million d’Européens capturés (Cervantes !) et mis en esclavage). Tout ça sans aucune remise en question ni auto-critique, ni religieuse, ni historique, encore à ce jour. Rien que ça méritait ma curiosité et ma lecture.
Ça reste un pamphlet, et non pas un ouvrage de recherche universitaire (il y a tout de même 70 pages de notes et références). Bonne stratégie, car ça se lit vite, l’argument est simple (l’Islam est un facteur d’appauvrissement culturel majeur et profondément illibéral depuis ses débuts et encore à ce jour) et porte sur des éléments accessibles et faciles à vérifier. Pas de stigmatisation de populations ni de décorticage d’une théologie ou d’une philosophie, mais le bilan d’un système d’organisation sociale, politique, intellectuelle et coloniale qui se caractérisait dès ses débuts par un effacement systématique et un remplacement brutal et sans pitié de l’immense diversité de cultures florissantes au sein desquelles elle a émergé, réduites dans le meilleure des cas à des minorités (juives et chrétiennes, restées très performantes culturellement et ayant contribué à limiter la casse). Il donne notamment l’exemple classique, et ô combien représentatif, de l’Egypte qui a dû attendre l’arrivée de Champollion pour que quelqu’un décide de s’intéresser enfin sérieusement aux ruines ensevelies et aux hiéroglyphes, délaissés au titre de l’anathème sur le polythéisme préislamique.
Raison ou pas, excessif, simpliste ou non… Au moins le débat critique est relancé sur un registre plus stimulant et plus productif (et moins dégueulasse) que la diabolisation d’une communauté nationale, et de manière plus accessible que les ouvrages pléthoriques de chez Cerf. C’est aussi selon moi la meilleure réponse possible à la fascination électoraliste de LFI pour l’Algérie en particulier et pour l’Islam en général, qui n’ont strictement aucun sens (politique ou autre) au regard de la contradiction évidente entre le progressisme fondamental des idées de gauche, et l’autoritarisme conservateur inhérent à cette religion et aux régimes déplorables qu’elle continue d’inspirer. Ce livre fait évidemment partie d'une stratégie de fond qui sert à rééquilibrer le terrain médiatique et intellectuel, et le fil X de l'auteur est un festival de contre-attaques souvent paniquées. Castorp apprécierait, je pense. Ca le changerait des forums mektoub.fr et des tiktoks qui incitent à marcher comme le prophète.