Premier volet :
Dans les Pouilles, Sergio Morra est un affairiste relativement riche, qui évolue à la limite du proxénétisme, auquel sa femme est associée. Il désire se rapprocher du pouvoir et de Rome, tant pour s'enrichir qu'accéder à une forme de notabilité. Sachant que Berlusconi possède une résidence luxueuse en Sardaigne, et connaissanttson goût pour les jeunes femmes, il décide de louer la villa voisine pour organiser une énorme bacchanale, afin de se faire remarquer du Président du Conseil.
Deuxième volet :
Berlusconi est bien en Sardaigne, dans un domaine à la Citizen Kane, mais apparait plus proche de bourgeois déprimé et désoeuvré que du nabab. Il est à ce moment-là dans l'opposition (cela correspond à la période Matteo Renzi), mais caresse des vélléité de revenir au pouvoir en retournant une partie des sénateurs du centre.
Il apparait comme un homme plutôt intelligent et assez subtil, qui calcule et surjoue la vulgarité par calcul ainso que par habitude. Il souffre d'une sorte de complexe de classe, sa vision de la politique et des hommes reposant sur des techniques de promoteur immobilier qui sont devenues une sorte de seconde nature, qu'il teste et revendique en même temps. Il est diffusément conscient d'être en fin de parcours, et parait principalement préoccupé par l'éloignement de sa femme, Veronica Lario, assez intello et consciente des travers politique de son mari. Ils semblent malgré tout sincèrement amoureux. Sa femme l'aime sans l'estimer, et lui sans la comprendre, ce qui est une blessure narcissique réciproque (et donc un carburant).
Mais, si le Berlusconi homme public n'est pas vraiment lui-même ; et si l'homme privé ne sait plus où il en est, qui donc le véreux Sergio poursuit-il ? Celui qu'il cherche à séduire existe-t-il seulement ?



Le film, long (2h30) se referme sur un troisième volet : le tremblement de terre qui a détruit l'Aquila en 2010. La réaction déplacée et maladroite de Berlusconi achève alors de le tuer politiquement, plus que le scandale du
bunga bunga. En voulant être à la fois un réaliste cynique et un sauveur, il ne comprend pas que le peuple peut souffrir d'une situation objective, extérieure, imprévisible mais qui est pourtant comprise dès le début et demande une responsabilité politique. Paradoxalement Berlusconi apparait alors plutôt humble et conscient de ces limites : ce n'est pas son cynisme qui est jugé, mais son impuissance, son pouvoir est englobé lui-même dans la catastrophe et à racheter en même temps que ceux qu'il affecte.
C'est le premier film de Sorrentino que je vois. je m'attendais à le détester et à faire face à un faiseur cynique. J'ai au contraire était intéressé, tout en souffrant du moralisme et du didactisme du film. Le film est ceci dit assez chic, la bande originale est riche et classe, mèlant les Stooges, LCD Soundsystem (groupe que je déteste mais bon, superficiel, à la fois décliniste et arrogant, copie snobbe et nostalgique des Talking Heads, déjà que l'original n'était pas particulièrement portés à la modestie, pour moi l'Amérique de Trump commence avec eux), Tom Szirtes, Agnès Obel et Peter Gregson. Cela nuit d'ailleurs presqu'au film, l'élégance de la musique, malgré tout proche du easy listening, trabsférant le complexe de Berlusconi au film qui entend le critiquer ou du moins l'analyser, d'autant que les ,morceaux passent deux fois, pendant l'ascension puis le déclin des personnages.
A son actif, le film ne tombe pas dans le travers de diaboliser l'individu ou le cas Berlusconi. Les dialogues sont très bons.
Les personnages sont complexes, ridicules par plus d 'un côté, mais non dénués de densité et lucides. Il y a un côté à la fois christique (ils recherchent tous une valeur qui les justifierait de l'extérieur, et lorsqu'ils ne la trouvent pas la simulent, apparemment puissants mais factices au sens sartrien) et renoirien (à chacun ses raisons, ceux qui sont incapables d'anlyser le réel ont au moins une souffrance à avouer).
Reste que Berlusconi est ici cerné comme un phénomène culturel, le symbole d'une crise morale générale, qui l'excècmde, plutôt que politique. Il n'est pas à l'origine (ni responsable) de sa corruption, il reste un miroir et un sujet finalement assez passif. C'est quand il doute de lui-même que le propos de devient politique : l'échec d'une technique de maniement de la foule lui est reproché en plus de son cynisme.
La fin à l'Aquila, nocturne est à la fois pénible (looonggguueeeeeee mais en beaux plans larges) et émouvante: elle fait penser aux parades romaines de Fellini, mais la décadence qui est une fantasmagorie chez Fellini est ici un thème à la fois populiste et réaliste. Ici le moteur du réalisme est la douleur et la misère à la fois révélée, transparente et commune. Cela se combine avec un tournant religieux : le passage final est le sauvetage du Christ baroque et torturé de l'Eglise, lors d'une scène où les pompiers sont eux-mêmes la foule, voire le peuple, belle idée - mais le pardon et la prise en charge de la misère humaine par le religieux est alors opposé à la mystique, voire à l'espoir. Il y a là un thème post-moderne, par l'entremise de la religion : le peuple est lui-même l'objet d'une croyance morte, au même titre que la foi catholique. S'il existe, c'est sans récit et sans justification, comme reste d'un moment passé à la fois complex et naïf, il est forcément dans l'après, et seul.
C'est la limite du film, opposer radicalement, comme deux époques successives l'existence elle-même, réduite à une douleur nue et à une apparence (que seule la morale sauve, ouverte à un salut silencieux et extérieur) à la représentation, qui suppose que le monde soit déjà mort et condamné, déjà perdu avant que le film ne commence.
La confiance en l'autre, même à un niveau basique et spontané, se confond avec les contenus de la fiction et du récit. La morale est une dispositif que le film enferme (plutôt qu'il le questionne ou la conteste), elle est justifiée le temps de sa durée. Elle inhibe ce qu'elle regrette par ailleurs, peut-être sincèrement : le progressisme social.
Mais ce n'est pas nul. De toute manière nous sommes tellement dans la merde qu'il serait stérile et vain de surjouer le rejet de ce type de cinéma qui essaie quand-même de parler du présent, même si la combinaison d'un côté chic, railleur et sexuellement hédoniste avec la thématique catholique du repentir et de l'expiation collectifs pose quand-même question. Le film, plié en 1H45, aurait été meilleurs mais bons dialogues, bons acteurs (on comprend pourquoi Nanni Moretti a été chercher Riccardo Scamarcio dans Tre Piani) 3/6