
Je cherchais des idées de lecture et suis tombé sur la liste établie récemment par Telerama de leurs livres favoris des 25 dernières années.
Parmi eux, on trouve en seconde position
Austerlitz de W G Sebald. Ce livre ne m’était pas inconnu, son titre et sa couverture du moins avec ce gamin blond qui nous fixe, habillé comme un cavalier de l’armée napoléonienne. Mais ce qui m’a définitivement convaincu de le lire, c’est qu’il était cité dans un autre ouvrage que je venais de terminer :
Le convoi de Beata Umubyeyi Mairesse.
Je vois mieux maintenant ce qui relie les deux récits : le sauvetage par un convoi humanitaire d’un enfant du désastre (le génocide des Juifs dans un cas, celui des Tutsi dans l’autre)*. La différence, c’est que cette histoire est, dans le livre de Umubyeyi, le point de départ d’une enquête menée auprès des protagonistes du drame afin de consolider les souvenirs qu’en a l’auteur.
Alors que dans le Sebald, c’est plutôt un point d’arrivée. Le héros, Jacques Austerlitz, est un amnésique dont la mémoire défaillante lui cache ainsi qu’au lecteur l’évènement historique qui l’a poussé à l’exil et l’a ainsi définitivement coupé de sa famille. Il faudra près de 300 pages pour le reconstituer.
Ca donne un récit mélancolique, plein de fantômes, où s’entremêle le passé et le présent, la veille et le sommeil, la réalité et l’illusion. On pense beaucoup à Proust.
Ce sentiment qu’a le lecteur de toujours flotter dans un entre-deux est d’ailleurs accentué par le fait que le récit est accompagné de photos, illustrant les propos du héros comme ceux du narrateur, qui interroge sans cesse sur le statut du livre : roman (comme c’est écrit sur la 4ème de couverture) ou récit biographique ?
Parmi les moments forts du livre, il en est un auquel j’ai été particulièrement sensible, peut-être parce qu’il est lié à ce qui nous intéresse tous ici, le cinéma.
Il s’agit du moment où le héros retrouve un film tourné par les nazis dans le guetto et camp de concentration que constituait alors la ville-forteresse de Theresienstadt. On y voit une ville embellie pour les besoins d’une visite de la croix-rouge, où les déportés jouent le rôle de prisonniers « aimables et satisfaits, épargnés par les horreurs de la guerre »**. Jacques a l’espoir d’ y trouver une image de sa mère, internée dans ce camp, mais le film dure trop peu, à peine un quart d’heure. Il lui vient alors une idée de montage à la Godard : étirer le film sur une heure. Et là, le narrateur décrit ce que ce film au ralenti donne à voir mais surtout à entendre : des choses sinistres telles qu’une opérette se transformant en marche funèbre, des voix humaines qui deviennent des grognements menaçants, dans un monde devenu selon lui « chtonien » (référence à Lovecraft ?). Par cet artifice (le ralentissement du mouvement des images), il dévoile ainsi la supercherie du film des allemands, sa vérité lugubre et fait ainsi la démonstration que du faux sur du faux finit par produire du vrai. Belle idée.
Une fois refermé le livre, j’ai eu immédiatement l’envie de le relire et c’était encore meilleur la seconde fois.
*En revoyant récemment la première partie du Superman de Donner, j’ai redécouvert que cette histoire de super-héros débutait aussi par un sauvetage : les parents de Superman envoient sur terre leur gamin pour lui épargner l’anéantissement programmé de leur peuple. Jor-El/ Marlon Brandon dit d’ailleurs au conseil qui nie l’évidence de leur extermination prochaine :
c’est un suicide ! Avant de se reprendre :
non c’est un génocide ! **Cette histoire a été racontée dans un des épisodes de la série Holocauste.