
c’est l’histoire de l’arrière grand-père du réalisateur, collaborateur sans grande envergure dans l’administration de vichy. nécessairement une histoire familiale forte, tellement chargée, avec la honte qui s’estompe de génération en génération pour devenir quelque chose d’autre. ca se nourrit, en plus, d’un trésor : la correspondance de son arrière-grand-mère, écrite à son mari quand ils étaient séparés, lui à vichy et elle à paris. donc, évidemment tu as ça et tu es cinéaste tu en fais un film. évidemment. sujet en or.
et puis il y a le parti-pris fondamental. l’idée est donc de donner vie à ces lettres, combler les trous, imaginer l’homme à qui elles sont adressées. donc s’affranchit des codes de la reconstitution académique, visuellement et dans la mise en scène. il veut donner vie aux choses. c’est intéressant artistiquement, c’est un mouvement porteur (je suis bien persuadé que les formes actuelles sont les mêmes depuis 20 ans et qu’il va falloir pousser un peu pour inventer les suivantes, quitte à se planter), et c’est aussi fûté parce que ça pirate les contraintes budgétaires. c’est aussi casse-gueule, parce que les anachronismes c’est très compliqué, c’est un fil très fin et très fragile. mais beau pari.
et du coup…
du coup, les lettres sont belles, riches, profondes, émouvantes. elles sont aussi totalement plantées là, un peu randomly, dans le film. le dispositif pour les illustrer est toujours un peu le même, et traduit une forme d’embarras, à ne pas vraiment savoir qu’en faire. le contraste entre la finesse et la profondeur de leur écriture, et le patapouffisme de l’écriture de tout le reste est dévastateur. puis le pari n’est absolument pas tenu. le personnage que l’on voit à l’écran n’a pas particulièrement l’air d’être celui décrit. il y a des notions très intéressantes dramatiquement (comme ses échecs entrepreneuriaux, je suis fan de l’idée de faire des biopics sur des gens qui ont vaguement foiré) totalement absente à l’écran. a un moment donné, publier les lettres telles quelles auraient sûrement suffi. on se serait dit « il faudrait faire un film pour combler les trous ! » mais les trous ne sont point du tout comblés.
je n’avais pas vu rien à foutre et je ne savais strictement rien du monsieur, de sa manière de travailler, rien. j’avais capté et que ça parlait d’un mec à vichy, c’est absolument tout. j’ai pris mes places en voyant la une de libération « notre chef d’œuvre », je ne suis pas emmerdant.
je me suis dit pendant le film que je ne voyais absolument jamais des êtres humains prendre vie, je voyais des intermittents en train de faire des trucs. de swann arlaud aux figurants, je ne voyais que ça, des gens de 2026 mettre leur petit costume, faire ce qu’on leur a demandé, et voilà. y a même des fois, avec swann arlaud, où j’ai l’impression que c’est lui qu’on regarde ? ses réactions ? je ne voyais pas le personnage ? il y a des petits sourires où je me dis ‘mais jamais le personnage ne sourit dans cette situation… » ?
je me disais que y avait énormément de scènes extrêmement flottantes, que l’alchimie de scène ne prenait jamais vraiment. bêtement, qu’il n’y avait pas de vie, je ne crois pas une seconde qu’on a capté quelque chose, je ne vois que des choses mises en scène. embêtant, dans l’absolu et particulièrement vue l’ambition initiale du film.
il y avait la durée délirante du film. 2h30. impossible de ne pas penser que 3-4-5 semaines de montage en plus n’aurait pas été du luxe, mais ça allait à cannes – c’est autant une deadline qu’une validation du travail en cours. ça ne fait qu’illustrer l’énorme problème de scénario de ce ventre mou de l’espace, puisqu’entre 35 minutes et 1h45 il ne se passe quasiment rien, rien de particulier à dire ou à raconter, des choses bien comprises répétées 3 fois. et puis, l’impression d’un réalisateur infatué avec ses propres images, ses propres séquences, l’impression que *tout* est là, qu’aucun sacrifice n’a été fait, un mec so in love avec tout ce qu’il a tourné.
puis ce truc bizarre de scène avec des choix très forts et ostentatoires de lumières (et parfaitement hideux par ailleurs, mais bref) et d’autres éclairées très platement. a l’intérieur des scènes, des plans spéciaux un peu forts puis on enchaîne avec un champ contre-champ mega basique. l’impression qu’on a dit aux acteurs « ne parle pas en mode 1940, donne vie à ton personnage » et que certains ont essayé de trouver un juste milieu (la femme, par exemple) et d’autres parlent comme des intermittents prenant un verre en terrasse dans le 11ème arrondissement (la profusion des « on » à la place des « nous », volontaire ou non, j’avais envie de tout casser putain). et l’impression d’un montage perpétuellement en lutte avec ce qu’il avait comme matériau ou pas, finissant par prendre son parti des limites du tournage (le plan qui se recadre en milieu de dialogue), mais qui illustre un truc fondamental que j’ai compris après. le prix du scénario est proprement aberrant, et il a dit que c’était marrant vu qu’ils n’avaient pas trop de scénario ? du coup c’était largement improvisé autour de situations ? ce qui explique toutes ces impressions ? ce qui veut dire qu’il y avait une démarche artistique de recherche en direct de la vie – dans une filiation qui va de lellouche à kechiche en passant par malick et là c’était dans un film historique ? mais qu’il ne maitrise pas du tout l’exercice très compliqué que ça peut être et ça donnait des trucs half-assed en permanence ?
bon, et puis les anachronismes, donc. de la musique contemporaine (montage catastrophique sur des images noir et blanc, prototype de la scène c’était gentil d’essayer mais c’est manifestement raté et n’ajoute rien, c’est dommage j’aimais bien mais on va couper lors de la danse en soirée mondaine), bon. je trouve tout ça inabouti et raté, mais admettons.
mais il y a les anachronismes de fond, je dirais, ceux qui font que le mec est spécialiste en « management » (un truc qui disparait complètement du film, encore), qu’un mec à tête de macroniste décrit une réforme de l’assurance chômage de l’année dernière, que les réflexions sur l’école sont les mêmes que celles de gabriel attal, qu’ils font un petit débat sur les « travailleurs étrangers » et i see what you are doing there, que toutes les manifestations du patriotisme sont filmés comme une monstruosité (les mecs qui chantent la marseillaise, filmés comme dans un film d’horreur). et donc, la collaboration est un sujet douloureux et difficile, en france. on en a très peu parlé. pas de films dessus pendant fort longtemps. quand louis malle fait lacombe lucien, il se fait trash parce qu’il montre la banalité de la chose, issue de français ordinaires. il y a toujours le petit concept de « ce n’était pas la france, ce n’était pas la republique » pour s’en détacher. c’est toujours peu traité. et là, deux la même année, c’est cocasse. ça arrive en même temps de l’éloignement temporel. ce ne sont plus les pères ni les grands-pères qui sont concernés, ce sont les arrières grands-pères des cinéastes, qu’ils n’ont jamais connu. ça va. et puis, coïncidence ou non, ça va avec la grande banalisation des mots issus de la période dans le débat public : « fascisme », « génocide », ces mots bombes qu’on utilisait avec le plus grand soin, la plus grande retenue, et désormais jetés à la gueule tous les jours en jouissant de leur pouvoir sans aucun respect pour la responsabilité qui vient avec. et donc, là, la teneur « politique » de ce film qui consiste à dire que toutes les catégories de la droite, des macronistes au rn, et tous leurs fondements idéologiques sont, au fond, les héritiers de vichy. c’est débile, insultant, irresponsable (de fait si 70% des français sont des vichystes qui s’ignorent, vichy ça n’était pas si pire ?!), faux, anachronique, juvénile.
vraiment, c’est désormais loin, tout le monde est mort, mais si on peut continuer de regarder cette période avec un minimum de respect pour sa gravité et sa complexité, c’est cool, vraiment et pas juste pour se faire plaisir dans des petits combats de boue de lamentables polémiques lfi vs le reste du monde 2k26.
j'ai eu l'impression d'une légèreté, dans le traitement et la compréhension des faits, confinant au manque de respect dans le traitement de cette période complexe et douloureuse.
bref, j’ai trouvé ça quasi intégralement raté, à l’exception des très belles lettres y compris la splendide dernière, mais je vois aussi très bien qui va adorer, et pourquoi.