Si vous découvriez que nous ne sommes pas seuls ? Si on vous le montrait, vous le prouvait, ça vous ferait peur ? Les gens ont droit à la vérité. Elle appartient à sept milliards de personnes. Je préviens, les deux premiers paragraphes sont 100% Bob’s School of Writing, les allergiques peuvent les sauter. Et en vrai, ne lisez rien, surtout pas mon avis que les plus méfiants qualifieront de vendu. Laissez-vous cueillir comme moi.
Parcourir ce forum suffit à constater les pages et pages de spéculations sur les projets à venir de Steven Spielberg. Fut un temps, les arlésiennes s’accumulaient et on se demandait quand est-ce que l’on verrait enfin
Tintin,
Lincoln ou
Indiana Jones 4 ou
Interstellar (souvenez-vous). Et de temps en temps, le frérot sortait un nouveau projet de nulle part qui prenait la priorité, genre
War Horse. Mais tous étaient adaptés d’une source pré-existante, un livre comme
The BFG et
Ready Player One ou une histoire vraie comme
Bridge of Spies ou
The Post. En réalisant enfin sa comédie musicale et le film sur sa famille, teasé depuis les années 80, Spielberg a pris le plus grand hiatus de sa carrière de stakhanoviste et l’on se demandait ce qu’il allait faire maintenant qu’il avait semblablement concrétisé tous ces projets ancestraux. Il a beau être riche, en bonne santé, physique comme artistique, il va avoir 80 ans cette année et sans tomber dans le fatalisme décliniste des prophéties de Tarantino, il est légitime de s’interroger sur les films qu’il va faire maintenant que…n’importe lequel pourrait être le dernier ?
En réalité, je ne suis pas sûr qu’un mec aussi prolifique et touche-à-tout et moins concerné que certains cinéastes (ou cinéphiles) par la nécessité de ne créer que des œuvres « majeures » se pose ces questions mais je mentirais si je disais que l’annonce d’un nouveau film d’extra-terrestres ne m’avait pas surpris. Cela étant dit, il ne s’agit pas d’une adaptation cette fois. Il s’agit même du premier film de Spielberg complètement original depuis…1982. Et il s’agit seulement du troisième de ses films pour lesquels il est crédité à l’écriture et le deuxième consécutif comme quoi le mec n’a plus le temps d’attendre, même si ce n’est qu’à l’histoire, traduisant tout de même une plus grande implication que sur un
E.T. par exemple (dont il avait eu l’idée et demandé à Melissa Mathison d’en écrire le script).
QU’EST-CE QUE CA ALLAIT DONNER ?
Bah, inévitablement ai-je envie de dire, un pur concentré de Spielberg.
Les films d’aliens sont à l’auteur ce que les films de gangsters sont à Scorsese. On craint toujours la redite mais c’est toujours pour raconter autre chose, prendre le genre comme vecteur d’un propos évoluant avec le temps, l’âge du cinéaste et l’actualité politique. Parce que
Disclosure Day est incroyablement politique.
Disclosure Day c’est un peu le film post-Watergate que Spielberg n’a jamais réalisé à l’époque (même si ça colorait déjà
Jaws ou
Close Encounters of the Third Kind). En un sens, c’est comme si la réalité du monde d’aujourd’hui lui avait fait dire que le temps était venu de refaire
Close Encounters sous la forme d’un thriller politique, avec la même vocation divine. Un film sur un prophète mais qui s’inspirerait de
The Parallax View. C’est un film beaucoup plus vénère que merveilleux. C’est un
Close Encounters où l’on ne répond pas à l’appel de façon égoïste mais altruiste. C’est un film sur un personnage chargé d’une mission auprès du public. Oui,
Disclosure Day est donc aussi, encore une fois après
The Fabelmans, un film autobiographique.
L’intrigue commence
in medias res et ne va virtuellement jamais s’arrêter, comme tous ces
oners nerveux qui parcourent le film et l’insufflent d’une tension constante, mais si le film s’articule autour d’un enjeu révolutionnaire, le récit reste intime.
Close Encounters conjuguait le macro et le micro, alternant entre scènes domestiques et scène d’escadrille ou d’épave gigantesque réapparaissant dans le désert ou de foule indienne chantant à tue-tête,
Disclosure Day suit également deux trames mais reste focalisé sur la fuite et la traque, n’offrant que quelques brefs aperçus d’un monde en plein tumulte. Pour un blockbuster estival, l’approche est résolument désuète. Il y a pour ainsi dire deux scènes d’action (mais la deuxième, avec le sempiternel train spielbergien, est géniale…et propice à la masturbation théorique, l’objet qui les menace devenant celui qui les sauve, le train de la vérité est en marche, on ne peut l’arrêter).
Le film ne démarre pas avec l’une de ces iconiques ouvertures dont Spielberg a le secret mais le premier plan est sans doute le plus inattendu de toute sa carrière ? Dès le départ, dans l’angle choisi par la mise en scène, il est question de se mettre à la place de quelqu’un d’autre et cette idée va traverser tout le film, la notion d’empathie étant l’une des thématiques-clé. Le choix du lieu où se déroule cette séquence est également surprenant, dans sa vulgarité totale, mais parlante à plus d’un titre, les spectateurs étant venu voir des gens se foutre sur la gueule, même pour de faux. On n’est pas si loin de la Flesh Fair d’
A.I., un symbole du monde violent qui est le notre et dont le héros doit s’extraire.
La violence est à l’origine des motivations du héros, ou plutôt la découverte de la vérité sur une violence historique, le metteur en scène filmant les images d’archives de Roswell comme celles des charniers de camps de concentration. Spielberg oblige, c’est un film sur le regard, sur le fait de voir, de voir la vérité, de voir à travers les yeux de quelqu’un d’autre, parfois littéralement. Un outil empathique que les antagonistes exploitent à mauvais escient là où les protagonistes entendent éveiller les gens en leur montrant la vérité ou en voyant la vérité à travers eux. Au-delà de la présence d’agents gouvernementaux à la poursuite d’employés munis de secrets, c’est en ça aussi que le film est politique, dans cette opposition entre l’empathie et la manipulation, la vérité et le mensonge. Spielberg lie les deux, arguant que le peuple a le droit de savoir. En interview, le réalisateur est giga premier degré, évoquant ses convictions sur l’existence d’êtres venus d’ailleurs dissimulée par le gouvernement (et il tape dans le zeitgeist vu que certaines informations commencent à être déclassifiées), mais il est évident que le film porte plus largement sur toutes les vérités que les puissants estiment être inaudibles du grand public, des Pentagon Papers aux Epstein Files.
J’avais déjà évoqué comme, depuis
La Liste de Schindler, la notion de responsabilité était récurrente dans le cinéma de Spielberg et comme, depuis quelques temps, Spielberg évoquait celle du conteur directement au travers de ses personnages - Tintin ou le Washington Post et leurs reportages, Lincoln et ses anecdotes, le Bon Gros Géant et ses rêves, Halliday et sa chasse au trésor, Sammy et ses films de vacances – tous des metteurs en scène de la vérité et c’est à nouveau le cas ici avec la figure du délateur à la Edward Snowden et…d’une présentatrice météo…mais qui finit par incarner une fois de plus le point de vue de Spielberg sur l’importance de médias libres. Nombreux sont les films de Spielberg qui parlent de cinéma mais celui-ci semble s’inscrire directement dans la continuité de
The Fabelmans dans tout ce qui tourne autour de l’image et la mise en scène comme révélatrices de la vérité (et comme dans ce film, Spielberg et Kaminski font de la lumière un symbole de vérité, multipliant les
flares comme rarement, comme si la vérité perçait l'image, s'immisçait malgré les tentatives de la garder dans l'ombre). Comme si les vidéos volées ne suffisaient pas, un élément du troisième acte opère un parallèle direct avec les arts du spectacle comme expérience à vivre physiquement pour comprendre une vérité et notamment une vérité sur son passé. A ce titre, Margaret Fairchild (Emily Blunt) suit dans les pas du Capitaine Haddock ou de James Halliday avec Daniel Kellner (Josh O’Connor) en Tintin/Parzival dans une scène qui m’a mis les larmes.
Blunt est vraiment épatante avec une prestation qui cumule un
timing comique impeccable avec une dimension tragique parlante où le poids sur les épaules de l’élue renvoie moins à Roy Neary qu’au Moïse du
Prince d’Egypte, me remémorant la scène préférée de Spielberg, quand le prophète s’effondre contre un mur suite à la mort du fils de Ramsès (et le passé du personnage de Jane (Eve Hewson) positionne le récit plus frontalement dans un rapport au divin digne du
Contact de Zemeckis). Tout ce que le film cultive de mystère et de tension durant la première moitié se transforme graduellement en un film véritablement émouvant jusqu’à une conclusion sublime. La communication si chère à l’auteur se fait ici plus non-verbale que jamais, visuelle ou télépathique, avant de se faire littérale dans une dernière séquence que je m’étonnais à voir s’étirer de la sorte alors que les points de sortie potentiels s’enchaînaient mais quand arrive la toute fin et la dernière réplique, parfaite, notamment dans l’interprétation que l’on peut en faire, la démarche, ou plutôt devrais-je dire la vocation, de Spielberg, énervé et investi, prend tout son sens. Si l’on est prêt à écouter.