Qui-Gon Jinn a écrit:
J'ai pas réussi à garer mon Vélib donc j'ai raté les premières minutes du film. En quelle année se passe l'intro ? Les années 50 ?
Bref je n'ai néanmoins eu aucun mal à entrer dans le film tant le concept m'a immédiatement saisi. Pour le coup est on direct dans mon wheelhouse: l'Histoire vue du point de vue moins connu, le "what if?" en mode qu'aurais-je fait à leur place, né en 17 à Leidenstadt tout ça, la anakinisation progressive des deux gentils...
On connait la WW2 sur le bout des doigts mais pourtant on a l'impression de vivre l'époque avec fraîcheur, sans doute grâce aux ponts qu'on ne peut s'empêcher de faire avec notre propre époque (Poutine je te vois). On constate comment l'enfer est pavé de bonnes intentions et le terme désormais légitimement toxique de Collaboration avec un grand C est ici une stratégie comme une autre, pas une immédiate et impardonnable compromission, mais une façon d’œuvrer au bien commun/essayer de survivre.
Epatant personnage que ce Luchaire. Je sais pas à quel point on colle au Luchaire historique mais à vrai dire je m'en fiche tant ce genre de mec tel que campé par Dujardin a clairement dû exister. La nuance est totale, les bonnes intentions du début, la prudence, les doutes, la mise en retrait plutôt que la protestation vocale, les "petits services" histoire de se racheter ; on est avec lui, on le comprend, il nous dégoûte, mais finalement on peine à le juger... D'ailleurs j'ai apprécié de ne suivre l'horreur de la guerre que du point de vue de Luchaire: les seules exactions qu'on verra à l'écran seront celles... de la Résistance.
Il m'a manqué par contre une charnière sur August Diehl, beau personnage dans le premier tiers mais j'ai du mal à saisir sa bascule.
Concernant le rythme, pendant les deux premières heures j'ai trouvé que ça filait et j'étais constamment dedans. Sauf que l'épisode (trop long mais superbement mortifère) du transfert des cendres aux Invalides + l'exil au sanatorium de Corinne m'ont semblé une bascule vers un troisième acte alors que... bah on est quasiment au midpoint. Du coup la troisième heure paraît bien longuette.
A part ça très bon casting de seconds rôles, de gens pas forcément connus. Corinne est super (son audition on dirait vraiment une ingénue des année 40, épatant). Et puis pauvre Vincent Colombe quand même, complice de violeur dans REVENGE, assistant de Weinstein dans THE SUBSTANCE, désormais collabo...
De par sa durée excessive conduisant à une dernière heure dissolue, le film passe à côté du statut de chef d’œuvre que j'ai plusieurs fois songé à lui attribuer. Mais j'ai néanmoins trouvé ça hyper fort, bien mieux que BON VOYAGE ! ou LAISSEZ-PASSER (pour reprendre d'autres fresques populaires "récentes").
C'est quand même un film qui dépolitise et sentimentalise son sujet donc qui, quelque part, passe à côté.
Oui, Luchaire n'était sans doute pas un antisémite convaincu mais il est malhonnête de le présenter dubitatif quant au statut des Juifs dans une conférence de rédaction des Nouveaux temps alors que le journal n'a eu son premier numéro qu'un mois après le statut. C'est un mensonge qui vise à nous rendre Luchaire abusivement sympathique. Mais à l'automne 40, le grand sujet qui agite l'opinion, c'est la guerre et l'éventuel retournement d'alliance, bien plus que le statut des Juifs. C'est pour ça que Pétain boude la cérémonie de remise des cendres du duc de Reichstadt, c'est parce qu'il vient de virer Laval qui était allé trop loin dans la collaboration en suggérant l'alliance militaire avec l'Allemagne, contre l'Angleterre. Cela, qui aurait véritablement révélé non les "nuances" mais la complexité de la dynamique de la Collaboration, n'est évidemment pas dit dans le film donc l'absence de Pétain, et le fiasco de cette cérémonie, n'apparaît pas clair.
D'une façon générale, l'absence de Laval dans le film est préjudiciable car Luchaire a longtemps été son homme, avant que cela ne s'inverse quelque peu. Il est dommage de ne pas avoir montré la scène de juillet 40 -inaugurale, authentique et très cinégénique- où Laval lui remit de l'argent en liquide pour aller jouer les émissaires auprès d'Abetz. De façon générale, Luchaire est montré comme beaucoup trop passif alors qu'avec les autres ultras de Paris, il faisait pression sur le gouvernement de Vichy pour davantage de collaboration, allant jusqu'à réclamer (sans succès) le renvoi de Laval aux autorités allemandes. Il aurait été très intéressant, ne serait-ce que pour la dramaturgie, de montrer comment ce pacifiste s'est non seulement résolu à la collaboration avec l'Allemagne nazie (ce qui peut se comprendre par pacifisme justement) mais aussi, plus ahurissant, au soutien de l'Allemagne dans sa guerre, allant jusqu'à faire partie du comité d'honneur de la LVF. Là, on ne le voit pas du tout, on voit juste un hédoniste à la ramasse qui cherche à oublier dans des scènes d'orgies répétitives. Et on le voit aussi cracher, avec gros plans dégueulasses et répétés sur ses glaires. Au cas où on aurait pas compris qu'il s'abîme moralement en même temps que physiquement...Après avoir provoqué, en se focalisant sur la maladie et la relation avec sa fille, beaucoup d'empathie pour Luchaire, Gianolli ne retombe sur ses pattes qu'avec le réquisitoire de Torreton qui vient comme un cheveu sur la soupe mais s'assure que le spectateur pense bien ce qu'il faut penser en sortant du film (alors qu'un procès se clôt toujours par la plaidoirie de l'avocat).
Bref, l'ambition est louable mais la "grande fresque de la collaboration" se réduit à un drame entre un père et sa fille faute de profondeur (toute les scènes sont lisses, il n'y a jamais de trouble ou d'opacité, ce qui est un comble vu le sujet). Cela ne nécessitait peut-être pas 3h. Mais Katia Gobuleva est en effet une révélation: ce n'est pas rien d'incarner une star ayant existé et elle s'en sort haut la main, presque à la hauteur de son fascinant modèle.