
thibaut est un garçon fraîchement trentenaire dont une très vaste majorité de la vie sexuelle et sentimentale est liée à grindr. comme énormement de gays. et c'est un peu vertigineux, parce que si ça n'est qu'une continuation logique de la hook-up culture qui fait partie intégrante de l'histoire homosexuelle pour des raisons à la fois sociales et biologiques, ça reste quand même spécial.
du coup, il a fait ce livre, pour explorer et reflechir.
du coup, grindr :
- a permis une mise en réseau massive des gays. ca a fait sortir des gens de l'isolement, facilité les démarches pour ceux qui étaient mal à l'aise dans les lieux de sociabilisation traditionnel.
- a permis des milliards de baises dans le monde, en créant probablement les circonstances les plus simples de l'histoire pour trouver un partenaire sexuel gratuitement.
mais :
- a rendu les gens extremement accrocs, dans un processus droguesque où c'est facile et génial au début, puis moins mais impossible de s'arrêter et toujours la quête du prochain frisson, ou de retrouver l'initial. les témoignages d'addiction à grindr - même pas au sexe permis par grindr, mais à grindr lui-même, sont innombrables.
- a dramatiquement formaté les choses. chacun est invité à préciser très rapidement ses préférences, pratiques, etc - outre l'absence de spontanéité pendant les rapports, ça fige considérablement les gens dans une identité et des pratiques sexuelles.
- évidemment, une déshumanisation globale.
- des rapports ultra violents entre les gens, les refus en cascade qui abiment l'âme, les psychopathes divers, tout ce qui est permis par l'anonymat, l'ultra violence de la concurrence libérale entre être humains...
- comme pour tant de choses dans la société, la création d'un mur infranchissable entre ce qui est totalement asexué et ce qui relève d'une sexualité exacerbée et sans limite. plus de nudité dans les films mainstreams mais une pornographie illimitée, gratuite, toujours plus hard à dispo h24. et donc là, les lieux de drague irl disparaissent les uns après les autres, si tu abordes quelqu'un tu es un "relou" et à côté tu abordes des inconnus avec une autre perspective que du démontage sévère.
- l'essor du chemsex en toile de fond, évidemment.
bref, plein de choses, et un bilan positif et négatif selon les gens, les usages, la période de la vie, l'échelle individuelle ou collective, etc etc.
le livre n'apprend rien de fondamental, mais il a le mérite d'être assez exhaustif, honnête, et de consigner l'état des choses à l'heure de son écriture. on parle aussi un peu des lesbiennes, des hétéros, des comportements sexuels.
il est un peu abimé par le catéchisme woke de l'auteur, son obsession à interviewer des sociologues en cascade parce que ça c'est la science qui parle !!!!, ses attaques toutes les 10 pages sur les terribles "hommes blancs" (spoiler alert thibaut n'est pas une femme trans noire américaine, la haine de soi c'est pas diagnostiqué pour les homosexuels il faudra étendre l'analyse pour d'autres catégories sociologiques...), le gag d'expliquer que ne pas être attiré par les "racisés" c'est raciste c'est très mal mais coucher avec des "racisés" c'est du fétichisme racial c'est très mal, son invitation faite aux homosexuels "d'adopter une approche plus critique de leur sexualité, qui est forcément politique" - alors thibaut il me semble que la critique de leur sexualité pour se conformer à la vision politique d'autrui les homosexuels ont déjà bien donné dans l'histoire on va peut-être faire une pause... suivi de "il ne faut pas juger la sexualité des homosexuels" à propos du chemsex. donc prendre des drogues hautement dangereuses et addictives pour du sexe = ne pas juger, mais les homosexuels pas attirés par le fait de baiser le vagin d'un homme trans = c'est très mal il faut juger.
bref, des trucs régulièrement agaçants de ce genre, il pense ce qu'il veut (même si vraiment y a des grosses impasses qui font penser que tout n'est pas très mûr, ce qui tranche avec la certitude avec laquelle tout ça est affirmée) mais il a une tendance à te l'asséner toutes les deux pages comme une évidence partagée naturellement par l’intégralité de l'espèce humaine c'est chiant.
mais c'était tout à fait intéressant, touchant quand il parle de lui, hyper complexe, je faisais évidemment le lien avec des amis à moi que je vois faire plein de trucs et je n'ai pas la chance d'avoir la même petite grille que thibaut sur les gentils et les méchants du coup c'est dur de vraiment savoir si les gens font ce qu'ils veulent ou s'ils (se) font du mal et dans quelle mesure ça se nourrit et dans quelle mesure...
etc.
c'est intéressant.