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MessagePosté: 01 Avr 2026, 19:26 
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Baptiste a écrit:
les "intellectuels se trompent", ça m'a tout à l'air d'être une énième attaque en règle contre la pensée


alors je dirais spontanément qu'un mec supérieurement intelligent qui écrit un livre de 250 pages pour comprendre les mécanismes de la pensée à travers les âges, en se nourrissant de philosophes, d'études diverses et en se basant sur les travaux d'intellectuels prestigieux ce n'est pas une attaque contre la pensée vu que... c'est une pensée ?
la démarche fondamentale du livre c'est d'aller lire tout sartre, se rendre compte qu'il a raconté énormément de conneries, défendu des choses indéfendables, et se demander : mais comment un mec aussi intelligent a pu être à ce point à côté de la plaque sur autant de choses ?
mais bon, si je puis me permettre le livre est passionnant, le mieux c'est de le lire (quitte à ne pas être d'accord avec lui, c'est stimulant de lire des choses avec lesquelles on n'est pas d'accord, ça permet d'affiner sa propre pensée) plutôt que lui faire un procès d'intention parce que tu as vu qu'il un avait un billet d'humeur le lundi dans le figaro et que c'est donc un fasciste.

Baptiste a écrit:
on n'a vraiment pas la même conception des choses, le pognon qui achèterait une mise en scène d'une autre planète :shock:


la reformulation / simplification me paraît exagérément audacieuse. l'argent permet des choses en mise en scène qui sont juste inaccessibles autrement.
ce qui est d'ailleurs la raison pour laquelle les metteurs en scènes se battent généralement pour avoir un plus gros budget ? parce que ils avaient un plan sublime en tête mais il faut une grue et on a pas les sous donc on va juste faire un establishing basique ?
enfin c'est une notion dont j'ai parlé 450 fois ici, la dernière pour marty supreme :

Citation:
le stade supérieur de filmmaking à l'américaine, cette magie que permet l'argent, ces gens supérieurement talentueux à chaque poste, l'émulation collective d'avoir tous travaillé avec des gens géniaux, toujours totalement dingo.


on peut dire la même chose pour un million de films mais enfin pour une bataille après l'autre ils ont retourné des scènes plusieurs fois, dans des lieux différents, au fur et à mesure qu'il trouvait un lieu / idée qui lui plaisait plus. de fait, c'est un autre niveau et ça permet plus de choses que la manière dont travaillait jean-pierre mocky, quoi. ce qui n'empêche pas jean-pierre mocky d'avoir d'excellentes choses de temps à autre, auquel cas on célebrera "l'énergie et l'inventivité malgré le manque de moyens".

enfin ça me paraît très basique, j'ai pas dit que ça achète, j'ai pas dit que ça suffit, j'ai dit que ça permet et qu'un mec talentueux à son peak avec de l'argent à sa guise ça permet des dingueries impossibles autrement.

Baptiste a écrit:
Mais c'est en ligne avec le reste de tes goûts qui sont généralement assez opposés aux miens, donc d'une certaine manière c'est rassurant - pour toi aussi sans doute.
Je ne te connais pas donc ne le prends pas mal et je peux me tromper complètement sur ton compte mais franchement ton message m'a fait bondir.


ah bah je ne vois pas bien ce que je pourrais mal prendre, vive la diversité de la pensée humaine hein et son expression calme et respectueuse :)


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MessagePosté: 01 Avr 2026, 20:09 
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Quand on demande à Brian De Palma lesquels de ses films il estime le meilleur (ou un truc dans le genre), il évoque L'Impasse et Mission : Impossible avec pour argument le fait que c'était la période où il avait l'argent et la liberté auprès des studios pour concrétiser ses ambitions et idées de mise en scène.

Cela ne signifie pas qu'un film tourné pour 1M sera forcément mal mis en scène mais un tournage c'est du temps et du matos, deux choses qui coûtent de l'argent, et à un moment donné, même quand tu veux pas faire un plan-séquence à la Louma, si t'as pas les moyens, tu peux pas faire ce que tu veux et tu te rabats sur des plans de couverture, des masters ou tu découpes pour simplifier tel truc.

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MessagePosté: 01 Avr 2026, 22:20 
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je me souviens que la première fois que je m'étais vraiment formulé ça c'était en regardant nixon. sa mise en scène de l'époque, c'était vraiment signature et extraordinaire mais aussi manifestement extremement onéreux, entre les multiples caméras avec de multiples pellicules, etc etc. et donc il fallait à la fois un gros budget et une production qui accepte de consacrer un % largement supérieur à la norme aux dispositifs de mise en scène qui font plaisir au réal, y compris dans des choses qui ne serviront finalement pas mais qui lui donnent la liberté de choisir, de se tromper, etc etc. et clairement depuis je garde une fascination quand je vois cette magie là devant moi.


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MessagePosté: 07 Avr 2026, 19:49 
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Je suis parti relire ce que j'avais écrit du scénario dans la fiche que j'avais faite pour TF1 :

"L’optique de Giannoli sur le film est pour le moins intéressante. En prenant comme protagoniste un tandem franco-allemand virtuellement inconnu du grand public et en s’attaquant à la collaboration, son projet propose de poser un regard sans fard mais nuancé sur une période sombre de l’Histoire française pour essayer de la comprendre, d’expliquer sans excuser comment deux pacifistes ont pu devenir des architectes de la collaborations. Avec l’objectif de refuser le manichéisme et d’évoquer les mécanismes, sociétaux ou intimes, qui mènent à la corruption, le récit se voudrait une peinture informative d’une époque, capable de parler à différents publics, des scolaires au plus âgés."

Mais, au même titre que la trajectoire que suivent les protagonistes, pour Giannoli aussi l'enfer est pavé de bonnes intentions.

Je plaçais les "protagonistes intéressants" parmi les points forts, en disant "Avec ces deux personnages en miroirs issus chacun d’un pays, le scénario présente des archétypes de grande fresque de guerre où les destins potentiellement tragiques d’amis se retrouvant soudainement dans des camps opposés créent une dramaturgie engageante. Jean et Otto sont des personnages entiers, caractérisés par leurs contradictions, leur envie de bien faire, leur érudition, mais également leur goût pour les bonnes choses. Ce sont des êtres humains et bien que l’un soit collabo et l’autre nazi, il nous est difficile de les détester, on les comprend. En tout cas, on a envie de les suivre."

Mais à l'écran, on ne s'attache pas à grand monde dans ce film qui entend donner une dimension humaine à la collaboration. Le parcours d'Otto est plus intéressant parce qu'il paraît vraiment essayer d'œuvrer pour le bien, pour la meilleure solution possible à partir des cartes qui lui sont distribuées, il paraît convaincu que le compromis de la collaboration est encore cohérent avec l'objectif initial d'éviter une nouvelle guerre entre la France et l'Allemagne, et en même temps, le film parvient à conserver une certaine ambiguïté à son sujet. C'est peut-être un espion, manipulateur, ou tout simplement un mec qui se convainc, qui se ment à lui-même, comme un personnage de Nolan.
A l'inverse, en ce qui concerne Luchaire, je trouve qu'il apparaît assez vite que ses motivations sont surtout intéressées, qu'il fait ça pour maintenir son statut, que ce soit son journal ou son mode de vie. Par conséquent, je ne retrouve pas tout à fait le traitement ambivalent que je saluais dans le scénario : "Ces deux personnages sont représentatifs du point de vue adopté par Giannoli qui ne dresse pas un portrait à charge ayant pour unique but de condamner, comme si leur culpabilité était acquise d’emblée. Tout le long, le regard posé sur les événements, les actes de ces personnages, est neutre. Sans concessions mais sans jugement non plus. On ne regarde pas ailleurs, on les regarde et on les voit pour ce qu’ils sont. On révèle une complexité qui est trop souvent balayée par les films situés durant la Deuxième Guerre Mondiale, vu a posteriori comme une situation dans laquelle on aurait tous fait le bon choix."

Quant à Corinne, je la trouvais déjà faible dans le script. "Corinne sert davantage de narratrice posant un regard clément sur la vie de son père et de son « tonton » que comme protagoniste au parcours aussi pertinent que celui de ces deux hommes. En comparaison, elle s’avère complètement passive là où les personnages masculins font régulièrement des choix qui ont une incidence sur le récit (et sur la collaboration!). Son destin est certes tragique et sert à illustrer comment furent traitées les personnes accusées d’avoir collaboré et qui ne furent pas fusillés et sa relation avec son père peut présenter quelque chose de touchant mais leur rapport n’est pas suffisamment au coeur du récit et bien moins fort d’un point de vue dramaturgique que l’amitié mise à épreuve de Jean et Otto." Et clairement, dans le film, je ne crois globalement pas à Dujardin et Golubeva comme père et fille.

Et sa voix off se fait fréquemment un peu lourdingue. Elle l'entame en disant qu'elle devrait écrire mais qu'elle ne sait pas écrire et pourtant elle lâche régulièrement des phrases trop écrites. Néanmoins, le plus gros crime dont elle est coupable, c'est de verbaliser beaucoup de choses inutilement, un peu comme la plaidoirie de Toretton à la fin.
Il y a pourtant de bonnes idées dans l'écriture qui passent sans avoir besoin d'être explicitées de façon didactique (le couple libre des Luchaire ou le trouple formé par sa fille et ses amants, comme symbole d'un refus d'une quelconque binarité, d'une quelconque symétrie ou manichéisme) mais la voix off parvient même à gâcher certaines (la tuberculose qui tue Corrinne parce qu'elle est tue par Jean, comme métaphore du péché de la collaboration, transmis par le père à la fille, gangrénant leurs vies et le pays).

Et bordel, c'est mille fois trop long.
J'ai regardé ma montre pour la première fois au bout d'1h40 soit exactement à mi-film et la deuxième moitié s'est faite de plus en plus interminable, ressassant sans cesse la même idée et s'étirant inutilement dans des détours (tout le passage au sanatorium assez superflu qui fait l'erreur de croire que Corinne est un personnage suffisamment intéressant) ou des répétitions (au bout de la 167e scène de beuverie/fête/danse, j'en pouvais plus).

Je reprochais déjà dans ma fiche un aspect un peu trop factuel. "Bien que l’on pénètre dans la vie des différents protagonistes, la structure du film s’avère quelque peu inexistante, se contentant d’enquiller les innombrables scènes comme une avalanche de faits sans qu’aucune séquence ne s’extraie réellement du lot. Dans sa note d’intention, Xavier Giannoli évoque le moment où l’Allemagne a fait rapatrier les cendres du fils de Napoléon comme une scène-clé mais dans le récit, elle ne semble pas réellement avoir plus d’importance que celles qui précèdent ou qui la suivent tant tout est traité plus ou moins au même niveau dramatique. On ne ressent pas vraiment d’enjeux de vie ou de mort, ça manque d’intensité."

Et malheureusement, la mise en scène est au diapason.
C'est un film qui manque terriblement de fièvre, de vertige. Il y a certes de l'argent dans les décors mais ça manque étrangement d'ampleur visuellement. La photo de Beaucarne est propre, comme la performance de Dujardin, bonne mais sans véritable relief. C'est un film propre, voilà. Quasi que des champ-contre-champs, des plans parallèles au sol, quasiment pas de gros plans, pas de plans débullés, à peine quelques plongées... je me rappelle qu'à une époque on avait débattu en ces murs, au sujet de je ne sais plus quel film récent à l'époque, du terme péjoratif de "qualité française" trouvé par Truffaut, et c'est un peu l'expression qui m'est venue en tête en regardant le film.

Finalement, les parallèles un peu grossiers que le film tisse avec l'actualité - au début avec les mecs qui disent qu'il ne faut pas s'allier avec l'extrême-droite pour remporter des votes et plus tard avec Labarrière qui dit qu'il y a une troisième solution entre le communisme et l'extrême-droite - sont révélateurs. On sent derrière tout ça que serait prôné un espèce d'idéal de gauche (d'autant plus que Luchaire le brocardé est décrit comme étant de "centre gauche") et ce n'est peut-être pas un hasard si le film se retrouve par conséquent aussi tiède.

Un comble, au vu du sujet.

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