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Je suis parti relire ce que j'avais écrit du scénario dans la fiche que j'avais faite pour TF1 :
"L’optique de Giannoli sur le film est pour le moins intéressante. En prenant comme protagoniste un tandem franco-allemand virtuellement inconnu du grand public et en s’attaquant à la collaboration, son projet propose de poser un regard sans fard mais nuancé sur une période sombre de l’Histoire française pour essayer de la comprendre, d’expliquer sans excuser comment deux pacifistes ont pu devenir des architectes de la collaborations. Avec l’objectif de refuser le manichéisme et d’évoquer les mécanismes, sociétaux ou intimes, qui mènent à la corruption, le récit se voudrait une peinture informative d’une époque, capable de parler à différents publics, des scolaires au plus âgés."
Mais, au même titre que la trajectoire que suivent les protagonistes, pour Giannoli aussi l'enfer est pavé de bonnes intentions.
Je plaçais les "protagonistes intéressants" parmi les points forts, en disant "Avec ces deux personnages en miroirs issus chacun d’un pays, le scénario présente des archétypes de grande fresque de guerre où les destins potentiellement tragiques d’amis se retrouvant soudainement dans des camps opposés créent une dramaturgie engageante. Jean et Otto sont des personnages entiers, caractérisés par leurs contradictions, leur envie de bien faire, leur érudition, mais également leur goût pour les bonnes choses. Ce sont des êtres humains et bien que l’un soit collabo et l’autre nazi, il nous est difficile de les détester, on les comprend. En tout cas, on a envie de les suivre."
Mais à l'écran, on ne s'attache pas à grand monde dans ce film qui entend donner une dimension humaine à la collaboration. Le parcours d'Otto est plus intéressant parce qu'il paraît vraiment essayer d'œuvrer pour le bien, pour la meilleure solution possible à partir des cartes qui lui sont distribuées, il paraît convaincu que le compromis de la collaboration est encore cohérent avec l'objectif initial d'éviter une nouvelle guerre entre la France et l'Allemagne, et en même temps, le film parvient à conserver une certaine ambiguïté à son sujet. C'est peut-être un espion, manipulateur, ou tout simplement un mec qui se convainc, qui se ment à lui-même, comme un personnage de Nolan. A l'inverse, en ce qui concerne Luchaire, je trouve qu'il apparaît assez vite que ses motivations sont surtout intéressées, qu'il fait ça pour maintenir son statut, que ce soit son journal ou son mode de vie. Par conséquent, je ne retrouve pas tout à fait le traitement ambivalent que je saluais dans le scénario : "Ces deux personnages sont représentatifs du point de vue adopté par Giannoli qui ne dresse pas un portrait à charge ayant pour unique but de condamner, comme si leur culpabilité était acquise d’emblée. Tout le long, le regard posé sur les événements, les actes de ces personnages, est neutre. Sans concessions mais sans jugement non plus. On ne regarde pas ailleurs, on les regarde et on les voit pour ce qu’ils sont. On révèle une complexité qui est trop souvent balayée par les films situés durant la Deuxième Guerre Mondiale, vu a posteriori comme une situation dans laquelle on aurait tous fait le bon choix."
Quant à Corinne, je la trouvais déjà faible dans le script. "Corinne sert davantage de narratrice posant un regard clément sur la vie de son père et de son « tonton » que comme protagoniste au parcours aussi pertinent que celui de ces deux hommes. En comparaison, elle s’avère complètement passive là où les personnages masculins font régulièrement des choix qui ont une incidence sur le récit (et sur la collaboration!). Son destin est certes tragique et sert à illustrer comment furent traitées les personnes accusées d’avoir collaboré et qui ne furent pas fusillés et sa relation avec son père peut présenter quelque chose de touchant mais leur rapport n’est pas suffisamment au coeur du récit et bien moins fort d’un point de vue dramaturgique que l’amitié mise à épreuve de Jean et Otto." Et clairement, dans le film, je ne crois globalement pas à Dujardin et Golubeva comme père et fille.
Et sa voix off se fait fréquemment un peu lourdingue. Elle l'entame en disant qu'elle devrait écrire mais qu'elle ne sait pas écrire et pourtant elle lâche régulièrement des phrases trop écrites. Néanmoins, le plus gros crime dont elle est coupable, c'est de verbaliser beaucoup de choses inutilement, un peu comme la plaidoirie de Toretton à la fin. Il y a pourtant de bonnes idées dans l'écriture qui passent sans avoir besoin d'être explicitées de façon didactique (le couple libre des Luchaire ou le trouple formé par sa fille et ses amants, comme symbole d'un refus d'une quelconque binarité, d'une quelconque symétrie ou manichéisme) mais la voix off parvient même à gâcher certaines (la tuberculose qui tue Corrinne parce qu'elle est tue par Jean, comme métaphore du péché de la collaboration, transmis par le père à la fille, gangrénant leurs vies et le pays).
Et bordel, c'est mille fois trop long. J'ai regardé ma montre pour la première fois au bout d'1h40 soit exactement à mi-film et la deuxième moitié s'est faite de plus en plus interminable, ressassant sans cesse la même idée et s'étirant inutilement dans des détours (tout le passage au sanatorium assez superflu qui fait l'erreur de croire que Corinne est un personnage suffisamment intéressant) ou des répétitions (au bout de la 167e scène de beuverie/fête/danse, j'en pouvais plus).
Je reprochais déjà dans ma fiche un aspect un peu trop factuel. "Bien que l’on pénètre dans la vie des différents protagonistes, la structure du film s’avère quelque peu inexistante, se contentant d’enquiller les innombrables scènes comme une avalanche de faits sans qu’aucune séquence ne s’extraie réellement du lot. Dans sa note d’intention, Xavier Giannoli évoque le moment où l’Allemagne a fait rapatrier les cendres du fils de Napoléon comme une scène-clé mais dans le récit, elle ne semble pas réellement avoir plus d’importance que celles qui précèdent ou qui la suivent tant tout est traité plus ou moins au même niveau dramatique. On ne ressent pas vraiment d’enjeux de vie ou de mort, ça manque d’intensité."
Et malheureusement, la mise en scène est au diapason. C'est un film qui manque terriblement de fièvre, de vertige. Il y a certes de l'argent dans les décors mais ça manque étrangement d'ampleur visuellement. La photo de Beaucarne est propre, comme la performance de Dujardin, bonne mais sans véritable relief. C'est un film propre, voilà. Quasi que des champ-contre-champs, des plans parallèles au sol, quasiment pas de gros plans, pas de plans débullés, à peine quelques plongées... je me rappelle qu'à une époque on avait débattu en ces murs, au sujet de je ne sais plus quel film récent à l'époque, du terme péjoratif de "qualité française" trouvé par Truffaut, et c'est un peu l'expression qui m'est venue en tête en regardant le film.
Finalement, les parallèles un peu grossiers que le film tisse avec l'actualité - au début avec les mecs qui disent qu'il ne faut pas s'allier avec l'extrême-droite pour remporter des votes et plus tard avec Labarrière qui dit qu'il y a une troisième solution entre le communisme et l'extrême-droite - sont révélateurs. On sent derrière tout ça que serait prôné un espèce d'idéal de gauche (d'autant plus que Luchaire le brocardé est décrit comme étant de "centre gauche") et ce n'est peut-être pas un hasard si le film se retrouve par conséquent aussi tiède.
Un comble, au vu du sujet.
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