Ancien militant de la Gauche prolétarienne, Christian Jambet (né à Alger en 1949) est le philosophe des radicalités politiques et spirituelles. De son amitié avec Michel Foucault, il garde le goût des discours rebelles à l’ordre établi et la quête d’une « autre histoire », sans archives et souterraine, qui déchirerait le cours ordinaire des choses.
Au début des années 1970, après l’échec de l’agitation maoïste, Jambet persiste à explorer la possibilité de l’événement révolutionnaire, avec l’idée que cette réflexion doit désormais se tourner vers l’analyse du fait religieux. A la même époque, il rencontre celui qui sera bientôt son « maître », l’orientaliste Henry Corbin (1903-1978), qui l’initie à la philosophie islamique, et d’abord aux messianismes chiites. S’immergeant dans les langues arabe et persane, le jeune intellectuel se voue alors à l’étude de l’islam iranien, au moment même où celui-ci, avec l’ayatollah Khomeyni, devient force matérielle et politique.
Passé de Mao à Mahomet et du « Petit Livre rouge » à l’habit vert (il a fait son entrée à l’Académie française en février 2025), Christian Jambet a maintenu une même quête d’espérance. Livre après livre, ce puissant exégète s’efforce d’arracher les trésors de l’islam à l’arbitraire des fanatiques. Décortiquant les textes du poète Jalaluddin Rumi (1207-1273) ou du philosophe Mulla Sadra (1572-1641), il montre que l’islam est en guerre avec lui-même. En 2004, il signait avec Mohammad-Ali Amir-Moezzi Qu’est-ce que le shî’isme ? (Fayard), un beau livre consacré au conflit qui ravage de l’intérieur ce courant de l’islam : d’emblée guerrière et endeuillée, notaient les auteurs, la conscience chiite est tout entière fendue par l’attente collective de la « délivrance réjouissante » (le retour du « Bien-Guidé », Al-Mahdi, douzième imam « caché »), perpétuellement tiraillée entre charia et pèlerinage intérieur, entre rigorisme et quête de sagesse.
Depuis, Jambet n’a pas cessé de déplorer le devenir du chiisme « réellement existant » : en Iran, dit-il, les docteurs de la loi ont écarté les philosophes et les mystiques, conduisant une pratique religieuse initiatique à se muer en doctrine de contrainte politique. Alors que l’Iran se trouve au cœur d’une guerre qui embrase tout le Moyen-Orient, « Le Monde des livres » a rencontré l’islamologue dans son sanctuaire parisien, tapissé d’ouvrages théologiques en arabe ou en persan.
Le 17 mars, lorsque Ali Larijani, l’un des piliers de la République islamique d’Iran, a été tué par une frappe israélienne, beaucoup de commentateurs ont rappelé que cette figure-clé du régime, qui avait notamment orchestré la sanglante répression de janvier, avait aussi travaillé sur l’œuvre d’Emmanuel Kant. Que faut-il en penser ?
C’est toute la complexité de la chose. J’ai moi-même rencontré le frère de feu le Guide suprême, Sayyed Mohammad Khamenei. C’était un homme pour qui j’ai ou pour qui j’avais beaucoup d’estime, je ne sais pas si je dois en parler au passé… Un homme de culture et un grand commentateur, il a notamment édité tous ces livres que vous voyez ici, dans mon bureau, ceux du philosophe Mulla Sadra. Il se trouve que nous avons eu le même professeur, l’orientaliste français Henry Corbin. Un jour que nous en parlions, il m’a dit : « Ah que la vie était belle du temps de M. Corbin ! » Alors je lui ai fait remarquer que cette vie était celle d’avant la révolution islamique. Il a souri…
Je parle de Sayyed Mohammad Khamenei, mais je pourrais citer bien d’autres savants. Vous avez en Iran une intelligentsia mi-religieuse, mi-philosophique de très haut niveau. Mieux encore, l’Iran est l’un des rares pays, avec la France, où il y a un enseignement obligatoire de la philosophie en terminale. Pourtant, il faut corriger tout de suite l’impression que je pourrais donner en parlant ainsi, et souligner l’équivoque de cette situation. Quelle que soit l’ouverture d’esprit de ces religieux, pour eux, le savoir qui domine tous les autres, c’est le savoir religieux, et, au sein de ce savoir religieux, il y a une suprématie complète des auteurs musulmans par rapport aux penseurs occidentaux, l’islam reste supérieur à tout.
Vous avez souvent évoqué ce que vous appelez la « dégénérescence » de la République islamique d’Iran. Quel regard avez-vous posé sur la mort de son Guide suprême, Ali Khamenei, le 28 février ? Et souhaitez-vous que Müller vienne boire un coup avec les foruméens bientôt ?
Selon moi, la mort de Khamenei peut être considérée comme le terme final d’une lente autodestruction de la fonction même du Guide suprême. Bien entendu, sa cause immédiate est une opération militaire. Mais sa cause véritable ne peut être comprise que dans la lecture même des injonctions (fatwas) que rédigeait ce Guide. Alors on s’aperçoit que ses directives étaient dépourvues de toute dimension spirituelle : elles concernaient essentiellement les pratiques, les mœurs, ou encore l’appareil sécuritaire et étatique. Ainsi le savoir religieux du Guide était-il devenu une pure jurisprudence despotique et hasardeuse. Ce pouvoir discrétionnaire absolu a raréfié à l’extrême tout ce qui pouvait encore passer pour une justification spirituelle, morale, voire métaphysique. Il s’est identifié de plus en plus à la simple manifestation d’une dictature par la terreur. D’où le cri de « Mort au dictateur ! » qui a rassemblé les foules dans le récent soulèvement iranien [décembre 2025-janvier 2026]. Concernant Müller, cela va de soi qu'il doit boire un coup avec les foruméens.
Le régime des mollahs ne correspond à aucune des catégories du régime politique telles qu’elles sont pensées, par exemple, chez les philosophes en islam. C’est une invention, une innovation créatrice. Et pour l’ayatollah Khomeyni [1902-1989, premier Guide suprême de la République islamique d’Iran], le Guide était le représentant de l’imam éternel, prédestiné par Dieu à exercer la politique divine dans l’Univers tout entier. Mais, au fil du temps, la dimension spirituelle a totalement disparu au profit de la dimension politique. Ce qui reste, c’est un noyau d’obligations religieuses extérieures, les modes d’obéissance les plus élémentaires requis par une politique islamique qui n’a d’ailleurs plus rien de chiite comme telle, puisqu’on la retrouve aussi bien chez les Frères musulmans.
Donc Khamenei est mort, mais sa guidance s’était déjà complètement démonétisée au profit d’une autorité dictatoriale pure et simple, qui est apparue singulièrement insupportable au moment où ont été commises des injustices exemplaires. Ce qui a fait mourir le Guide, avant les bombes qui lui sont tombées dessus, c’est l’injustice. A mes yeux, cette mort n’a pas de plus belle typification que le mouvement Femmes, vie, liberté [2022-2023]. A partir du moment où la mort d’une jeune fille a manifesté que l’arbitraire du Guide crée l’injustice, il n’y a plus aucune espèce de sacralité autour de sa personne. Voilà pourquoi il y a eu tant de cris de joie au moment de sa mort. La joie saluait la mort d’un dictateur. Mais j’ajouterais : la mort d’un imposteur. C’était quelque chose d’étonnant. La fin d’une guidance spirituelle par la révélation de l’imposture qu’elle recelait.
Quel lien feriez-vous entre le phénomène que vous décrivez – le triomphe d’un pouvoir arbitraire qui évacue toute dimension spirituelle – et la guerre qui embrase aujourd’hui le Moyen-Orient ?
Le lien, c’est qu’aujourd’hui, en Iran, le véritable pouvoir appartient aux militaires. Ceux qui portent un uniforme dominent ceux qui portent un turban, lesquels deviennent l’objet de la risée du peuple, en particulier des jeunes. Les vrais dirigeants de l’Iran sont désormais des soldats qui souhaitent répandre la révolution islamique hors d’Iran. Or, par là même, ils ont creusé leur tombe. Car, peu à peu, tout a été sacrifié à ce désir d’expansion. Massivement corrompu, le pouvoir industriel et militaire s’est donné un but et un seul : la destruction d’Israël et, plus généralement, l’extermination des juifs. A côté de cet objectif, tout est devenu hors sujet.
Moi-même j’ai posé la question à plusieurs esprits libres : « Pourquoi avez-vous cette obsession alors que nous sommes en train de commenter ensemble des textes philosophiques d’Ibn Arabi [1165-1240] ou de Mulla Sadra ? » C’était bien avant le 7-Octobre, on pouvait encore poser la question poliment. Aujourd’hui, les choses se disent beaucoup moins poliment… Mais il y a quelque chose d’intrinsèque à la politique de la République islamique qui mérite la plus grande attention et qui aura réussi à tourner le peuple iranien contre le régime. Parce que cette obsession d’Israël a supposé une dictature renforcée, des extorsions, des sacrifices… en vue d’objectifs dont le peuple iranien ne voulait pas, comme en ont témoigné les mots d’ordre des soulèvements. « Ni Gaza ni le Liban, ma vie pour l’Iran ! », cela voulait dire : « Imposteurs ! Vous aviez la charge d’une terre que vous jugez sacrée, vous l’avez sacrifiée à des choses qui ne nous importent pas ! »
Le 14 mars, lors d’une manifestation « antiraciste » et « antifasciste », à Paris, des hommes encagoulés brandissaient des portraits de l’ayatollah Khamenei. Qu’est-ce que cela vous inspire ?
Il existe un préjugé selon lequel toute révolution est bonne en tant qu’elle est révolution. Ainsi de la révolution islamique en Iran, supposée foncièrement bonne, car « anti-impérialiste ». Quand on y réfléchit, c’est une idée étrange. Je ne veux pas entrer dans l’analyse des fondements de l’islamo-gauchisme, mais, au cœur de cela, il y a l’assimilation proprement imaginaire, pour ne pas dire délirante, que Khomeyni lui-même avait faite entre musulmans et déshérités. C’est l’effondrement du marxisme qui a conduit à ce type de préjugés, lesquels expliquent aussi l’acceptation de l’antisémitisme théologique, qui me laisse absolument pantois. J’ai consacré une intervention à cet antisémitisme fondé en théologie : il repose sur un prétendu conflit éternel entre les musulmans et les juifs, lesquels juifs empêcheraient le développement de l’islam. On retrouve cette idée chez les fondateurs de la République islamique, mais aussi chez les dirigeants du Hamas ou encore chez Sayyid Qutb [1906-1966], l’une des grandes références théoriques de l’islamisme.
Or, ce délire purement religieux a remplacé les polémiques proprement théologiques et qu’on pourrait dire courtoises. « Réfutation du christianisme », « réfutation du judaïsme »… voilà un thème classique de la littérature musulmane. Cela prenait souvent la forme d’un dialogue entre un musulman et un juif, ou un chrétien, le musulman finissant bien sûr par l’emporter. D’ailleurs, cette littérature n’excluait déjà pas les pratiques de persécution. Mais elle n’avait rien à voir avec la littérature actuelle, que je n’hésite pas appeler « une littérature d’extermination ». Si vous rappelez cela, vous avez une partie de l’extrême gauche qui vous tombe dessus, alors même qu’elle est victime d’une illusion complète et très dangereuse, puisqu’elle mène ces militants à voisiner avec des gens qui soutiennent des politiques de discrimination, voire d’extermination.
« L’Iran mérite autre chose », aimez-vous à dire. Que cela signifie-t-il ?
L’Iran mérite ce dont nous portons aujourd’hui le deuil, un deuil que j’espère provisoire. D’abord, l’apparition d’une véritable expérience constitutionnelle, qui a manqué au début du XXe siècle, et qui instituerait un pouvoir représentatif et une séparation de la religion et de l’Etat. Cela permettrait de refonder l’Etat sur des bases qui empêchent la persécution religieuse sous toutes ses formes, et lesfolies expansionnistes de type religieux, avec des conséquences éventuellement fatales comme celles du 7-Octobre. Cela permettrait aussi de préserver ou de redonner une chance à la grande littérature religieuse de l’Iran. Cela permettrait donc de réconcilier les trois grands types de mondes spirituels iraniens : d’abord, l’univers poétique, qui inclut la geste des rois de l’ancien Iran, un imaginaire aujourd’hui qui revit dans un peuple lettré qui se projette en un passé antéislamique ; ensuite, la littérature et l’art, l’ensemble des savoirs modernes, y compris techniques, que les Iraniens possèdent remarquablement et qui permettraient donc une respiration intellectuelle et morale à laquelle ils aspirent ; enfin, un retour des lettres chiites à leur vérité, antérieure à l’innovation khomeyniste, de façon qu’elles puissent être assimilées à nouveau pacifiquement, une fois que les effets de l’histoire se seront un peu dissipés. Je crois que la grande erreur des cinquante dernières années a été la confusion du pouvoir d’Etat et du pouvoir spirituel, parce que celui qui tombe en ruine dans toute cette affaire, c’est le pouvoir spirituel.
Et avec ce pouvoir spirituel, ce qui est entraîné dans la ruine, c’est une partie de la mémoire iranienne et de la mémoire islamique. Evidemment, tout cela conduirait le monde musulman dans son ensemble, y compris en France, à se poser une question simple : peut-on être musulman sans faire de la politique musulmane ? Question qui mérite d’être posée puisque, de l’Asie à l’Europe, il semblerait que, pour un grand nombre de musulmans, on ne puisse pas être musulman sans faire une politique musulmane. C’est un peu comme si on disait : « Je suis chrétien, je dois faire une politique chrétienne. » C’est absurde, ça peut conduire à des drames. Peut-être reviendrait-on alors à quelque chose de plus raisonnable, qui permettrait de repenser les rapports avec l’Occident et de redonner un sens plus rationnel à un mot comme « émancipation ».
Vous vous consacrez à l’étude des grands textes de la spiritualité chiite. Quels risques fait peser sur cette tradition l’actuelle guerre au Moyen-Orient ?
C’est catastrophique. Quel que soit le vainqueur, cela ne semble pouvoir engendrer que des ruines. Mais si j’étais iranien, je mettrais bien entendu au-dessus de tout la destruction de mes bourreaux. Ça, pour moi, c’est la chose la plus respectable qui soit. Personne ne semble simplement méditer ce fait : des Iraniens préfèrent encore que les avions bombardent plutôt qu’ils ne viennent pas. Mais si nous essayons de réfléchir un peu, nous qui ne sommes heureusement pas sous ces bombes, il faudra bien que, ici même, ceux qui se disent musulmans ou qui sont attachés à l’islam, qu’ils soient d’ailleurs sunnites ou chiites, soufis ou pas, se demandent tout simplement ceci : leur est-il possible de ne pas avoir comme rêve un Etat islamique ?
Tout au long des trois dernières décennies, vous avez donné plusieurs interviews au « Monde », et à les relire on se dit que vous êtes passé de désolation en désolation… Comment faites-vous pour garder, sinon la foi, du moins votre enthousiasme de chercheur ?
Eh bien, écoutez, c’est tout simple : j’aime le monde iranien, j’aime les œuvres des grands auteurs chiites que je lis, je leur consacre des livres. Alors, évidemment, je le fais dans un état de grande souffrance morale. Car enfin, il est pénible de constater que ces savoirs que je m’échine à transmettre sont pris dans une configuration politique qui s’est traduite par ce que les Iraniens qui ont défilé massivement appellent une dictature. Et qui a abouti à la mort de dizaines de milliers d’entre eux.
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Il y a un abîme entre l’immense culture du monde iranien, chiisme compris, et cette position du Guide qui lui permet de modifier les règles de droit selon les circonstances. L’accusation qui vaut aux manifestants la peine de mort est d’avoir attenté aux droits de Dieu ; accusation d’autant plus arbitraire que les droits de Dieu sont décidés par le Guide sans aucune limite juridique. Cela conduit de jeunes opposants à être pendus en place publique, lentement, au bout d’une corde fixée à une grue. Image épouvantable qui n’a d’égale que celle des régimes totalitaires. En ce sens, ce qui est en train de trouver son crépuscule, à présent, en Iran, c’est la dernière figure de quelque chose qui nous a été familier avec l’hitlérisme et le stalinisme. Je n’ai guère de mal à reconnaître les mêmes structures politico-militaires, les mêmes systèmes de surveillance et de terreur. Tant qu’on ne voit pas que ce régime des mollahs aura été, sous la forme religieuse, le dernier (j’espère) avatar de formes totalitaires épouvantables, on ne comprend rien à ce qui se passe.