Je ne sais pas s'il m'est arrivé d'être hameçonné par un film aussi rapidement qu'avec
The End of Oak Street. J'étais déjà chaud à l'idée de voir un blockbuster amblinien par un réalisateur dont j'ai aimé les trois précédents films, produit par un autre cinéaste que j'apprécie, mais c'est en entendant les premières notes de la BO signée Michael Giacchino, vraisemblablement le
go-to guy actuel pour imiter les sonorités de John Williams ou Jerry Goldsmith, que mon cerveau a instantanément réagi comme pour dire "ils ont tout compris". C'était pavlovien.
Mais n'est-ce pas un problème?
Ca pourrait si David Robert Mitchell n'en était pas parfaitement conscient or ici cela informe tout le film, de son concept même jusqu'à sa fin à moitié abusée.
Au premier niveau de lecture, la proposition principale de
The End of Oak Street est déjà joyeusement ludique, comme un
Denver le dernier dinosaure qui tournerait mal, offrant ce spectacle surréaliste et réjouissant de dinosaures évoluant au sein d'une normalité rockwellienne (et que Mitchell filme régulièrement de manière subtile, même après la révélation, une queue apparaissant subrepticement à l'arrière-plan entre deux maisons, une forme écailleuse - et plumeuse! - entrevue derrière les feuillages au fond du jardin) et transformant plus que jamais l'environnement cher aux réalisations et productions Spielberg en véritable terrain de jeu, arène d'un
survival pur et dur (c'est même plus sanglant que
Jurassic Park). Et quel putain de bonheur que cette mise en scène royale qui navigue à la perfection dans ses décors, qu'il s'agisse des étroits intérieurs (
oner dynamique dans un vestibule, découpage tendu d'une pièce à l'autre et d'un étage à l'autre) ou de l'espace offert par la banlieue, ses rues, ses toits, son labyrinthe de maisons et de jardins identiques.
Un soupçon de métatextualité s'invite déjà dans cette idée, substituant la banlieue quadrillée aux jungles hostiles généralement traversées par le genre, et c'est un peu tout ce que le film raconte en exacerbant les codes de ses influences : peut-on survivre à la vie de banlieue (et, par extension, à la vie de famille nucléaire)?
Après une relecture naturaliste du
teen movie en guise de premier long, l'artiste a surenchéri dans sa manière de revisiter les genres et les décennies de façon plus ou moins subversive. Ainsi
It Follows rejoue
Halloween et les slashers des années 70 en faisant du sous-texte sur la mortalité associée au sexe le thème même du film (survivre à l'adolescence) et
Under the Silver Lake voyait un millénial s'improviser enquêteur de film noir pour trouver du sens dans la pop culture des '90s (survivre à la première rupture). Ce n'est donc pas simplement par geste fétichiste que Mitchell situe son dernier opus l'année de la sortie d'
E.T. et
Poltergeist, ce dernier étant autant la pierre de Rosette de
The End of Oak Street que ne l'est
Jurassic Park. En un sens, les cinéphiles comme moi, de la même génération que le cinéaste, nostalgiques du cinéma de leur enfance, aimeraient bien revenir en arrière...et c'est exactement ce qui arrive à ce quartier de banlieue pavillonnaire, renvoyé tout entier (exacerbant le caractère iconique du décor), tel Marty McFly, dans un passé auquel il est résolument inadapté.
Mais même avant ça, c'est un film de gens coincés dans une image du passé. Et pour la première fois, Mitchell s'intéresse aux adultes.
J'ai été surpris de constater que la toute première scène du film durant laquelle le format passe du 2.35 au 1.90 de l'IMAX numérique ne concernait pas une scène fantastique mais cette scène où le désir d'échappatoire de la mère interprétée par Anne Hathaway (MVP 2026) est évoquée par sa voisine éditrice. Mitchell souligne le sens de la séquence doublement, en agrandissant l'image donc mais en ayant également recours à un
split diopter qui superpose alors la netteté de l'avant-plan et de l'arrière plan, le visage de l'héroïne et l'image d'Epinal de l'Americana qui la tient prisonnière.
La caractérisation des personnages paraît délibérément limitée aux archétypes (et je me demande si quelques coupes n'ont pas été opérées) pour aller au plus vite au cœur de l'intrigue (et pour s'en amuser aussi, cf. l'issue de la sous-trame sur le
crush du gamin, qui renverse les clichés pour le coup), les présentant séparément pour mieux les réunir. Une fois de plus, le
split diopter vient servir d'outil narratif pour rapprocher les différents membres de la famille qui viennent littéralement de s'enfermer chez eux, les uns avec les autres. La métaphore amenée par le concept est à peine voilée, la mère l'explicite presque dans une de ses confrontations avec son mari (et oui, il y a un couple en crise, autre héritage spielbergien). C'est l'histoire de personnages coincés dans leur maison de banlieue et qui vont devoir s'en échapper pour survivre à la vie de banlieue pour y revenir vainqueurs, guéris, réunis. C'est très simple comme déroulé et comme arc mais ce que ça raconte de la parentalité, dans cette façon de se retrouver dans l'épreuve et pour ses enfants, est plutôt juste. L'intimité du récit, était présente dès le titre : c'est pas la fin du monde, c'est la fin d'Oak Street et peut-être plus précisément de cette famille, du fait de vivre ensemble, dans cette maison, si papa et maman divorcent.
A ce titre, la fin, notamment dans ce qu'elle implique tacitement, m'apparaît presque aussi satirique que celle de
Retour vers le futur, avec son idéal reaganien
, comme si Mitchell cinglait la possibilité de cette conclusion tout en assumant ses
pay-offs les plus "hollywoodiens" (le chien wesh). Encore une fois, comme ses précédents, c'est un film conscient de soi, de sa relation avec tout un pan de la pop culture, qui s'en amuse tout comme il l'assume, pour mieux parler, une fois de plus après
The Myth of the American Sleepover et
It Follows, en moins
spleenesque et plus
mainstream mais non moins personnel, du dédale de la banlieue qu'il faut parcourir pour ressortir grandi.