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Emblématiquement le film qui ouvre une deuxième période dans la (courte) filmographie de Brooks. Jusqu'à Pour le pire et pour le meilleur la patine de ses films était clairement cinématographique, à partir de Spanglish elle s'oriente ostensiblement vers une imagerie beaucoup plus télévisuelle, au diapason des soaps qui inondent le petit écran. Cela donne une image assez ingrate, très plate et assez laide, des cadrages typiquement télévisuel également, régulièrement trop serrés, jusqu'au jeu des acteurs, volontiers outranciers. Que certains soient alors rebutés et ne cherchent pas à creuser ce qui pourrait faire l'intérêt du film derrière ces abords peu amènes, c'est tout à fait compréhensible (d'autant que malgré toutes les qualités que je peux lui trouver, je conserve moi-même une certaine retenue).
En quelque sorte, Brooks prend l'exact contre pied de deux réalisateurs qui ont entrepris de subvertir les productions mainstream états-uniennes, que ce soit en corrompant de l’intérieur un film qui de prime abord semble répondre en tout point au canon hollywoodien (Verhoeven), ou en ex filtrant une actrice emblématique de ce système pour la projeter dans son propre univers (Korine). A l’inverse Brooks, loin de prendre une quelconque distance avec ce parangon du divertissement de masse qu’est le soap télévisuel, entreprend d'en délivrer la meilleure version possible, de transcender le genre depuis l’intérieur sans pour autant le dénaturer. D’où (à ses yeux) la nécessité de reprendre et composer avec certaines de ses caractéristiques esthétiques emblématiques, le glow-up se concrétisant (comme toujours) dans la délicatesse de l'écriture et (à un point qui ne m'avait jamais autant sauté aux yeux qu'ici) l'extrême précision de la mise en scène, de son montage à la minutieuse composition de certains plans. Reste la question de savoir pourquoi Brooks fait le choix d'une telle déférence à un genre aussi peu ragoutant (mais que d'autres, à la manière d'un Mariano Llinas, ont aussi entrepris d’anoblir). Peut-être cela tient-il à son propre passé télévisuel, dans tous les cas l'entreprise me semble inévitablement vouée à l'échec (voir les réactions passablement tièdes pour ses trois derniers longs métrages), puisqu'il livre à la fois un film rebutant auxquels les cinéphiles lui reprocheront une certaine forme d'impureté, quand de l’autre les qualités de l’œuvre sont trop subtiles pour un public n’ayant pas les codes nécessaires pour en apprécier toute la richesse.
Et pourtant, Spanglish est à ce point plein comme un œuf qu'une seule vision n'est certainement pas suffisante. Le film fourmille de détails, fugaces, qui viennent redoubler le conflit de classe qui se joue à l'écran, une famille immigrée mexicaine d'un côté face à une famille états-unienne bourgeoise ++ de l'autre, les deux étant amenées à se côtoyer sur les un peu plus de 2 heures (qui passent comme un charme) la première étant employée chez la seconde, l'opposition se cristallisant dans le duo Téa Leoni/Paz Vega, la perfection de façade contre la rectitude morale, déclinée à l'envie à l'écran par tout un tas de vitres qui se laissent ou non franchir, de miroirs qui brisent ou rassemblent, d'inserts qui viennent subrepticement dévoiler le moi profond des protagonistes (les pieds suspendus pendant une fraction de seconde de Sandler et Paz, c'est merveilleux), le tout enveloppé dans un ensemble souvent profondément drôle, pour in fine, le temps d'un court instant, basculer (parce qu'il faut bien faire honneur au genre) dans la plus pure des comédies romantiques, non vraiment je ne saurai qu'encourager ceux qui ne l'ont pas encore vu de le découvrir (et aux autres de le revoir).
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