Frontière chinoise en VF.
SPOILERS.
Pas de bonne photo en couleurs, mais le film l'est...
1935, à la frontière entre la Chine et la Mongolie. Alors qu’hors des enceintes gronde un conflit barbare, une mission composée de femmes attend l’arrivée urgente du docteur Cartwright. Le médecin tant attendu finit par les rejoindre : c’est une femme.Petite angoisse en lançant le film : peur d’être forcément déçu par le monument cinéphile obligatoire qu’est le dernier film de John Ford. Que ce soit conscient ou non,
Seven Women joue à merveille son rôle de film-testament, avec l’aura si étrange qui émane des dernières œuvres de cinéastes – sachant qu’on peut y superposer ici sans trop forcer l’image d’un chant du cygne du western, comme du cinéma classique tout entier. Programme ambitieux dans la peau d’un petit film modeste par le budget et court par la durée, paradoxe logique comme la cinéphilie les adore, vraiment, tout y est.
Je vais montrer patte blanche et éviter de jouer la béatitude : je n’ai pas été transcendé.
Mais j’ai trouvé ça bon, surprenant, assez déroutant surtout. Cette transition d’une époque à une autre qui se pose (il me semble) comme l’objet du film, cet adieu au vieux monde pour venir embrasser le neuf, et ce évidemment non sans passage de témoin des valeurs morales… tout cela semble d’abord vouloir s’exercer comme prévu, et en douceur, dans une sorte d’épreuve collective qui ressoudera une communauté renouvelée.
Mais ce projet, qu’esquissent certaines scènes (la discussion sous l’arbre, par exemple) est très vite balayé avec une sécheresse définitive : il devient vite clair que cette filmographie ne mourra pas dans l’apaisement… Ce n’est pas une gentile transition qui nous fera passer de l’ancien monde au nouveau, mais un véritable exorcisme, tout en douleur, dans une mue qui fait mal, qui provoque morts et cris, qui gomme toute trace d’innocence jusqu’à la dernière goutte. Cette violence exutoire, le film la provoque en poussant contre toute attente chacun de ses persos jusqu’à l’extrême de sa caricature, fonçant droit dans le cliché phobique qu’on pensait justement voir déconstruit : la religieuse traditionnaliste mais humaniste devient une espèce de bigote folle irrécupérable de film d’horreur bis, la moderne aventurière aux mœurs libre épouse l’imagerie puritaine qui en fait une barbare jusqu’à devenir la reine pute.
Écartelant ses personnages jusqu’aux extrêmes, refermant progressivement l’espace comme un piège, Ford opère un geste cinématographique colérique et bizarre, qui plonge le lieu protecteur aux enfers avec une assurance étrange, le faisant descendre au fond, tout au fond, dans l’imagerie archaïque la plus fantasmatique, seule condition semble-t-il pour en expulser in extremis ce noyau de survivante brisées et désillusionnées, qui auront pour mission d’aller bâtir la suite de l’Histoire avec un bébé sous les bras. Mais rien à sauver du camp : politique de la terre brûlée pour Ford, qui fait disparaître avec le décor aimé d’un monde daté (le film, ne serait-ce que formellement, est lui-même un délicieux anachronisme) tout ce que ce réal y a aimé, les utopies et les valeurs morales, la communauté et le vivre ensemble. Plus d’armée (partie), plus d’extérieur (une lueur rougeoyante à peine entrevue le met en pièce), plus de loi, plus d’horizon : le fondu au noir final, en emportant la dernière femme comme pour un sacrifice paradoxal (la plus moderne des demoiselles pour disparaître dans le feu d’un monde réactionnaire qui meurt), semble tout engloutir avec lui.
Bon voilà, quoi, ça envoie du bois, c’est beau. Pourquoi je suis pas transcendé, du coup ?
C’est quasi le premier Ford en couleur que je vois ; le premier en cinémascope aussi. Impression formelle de quelque chose d’un peu pâteux, et d’un peu amolli… Ce que j’aime chez Ford c’est ce côté aiguisé, ciselé, vertical, précision scalpel et élégance saillante, qui rend son cinéma si vivifiant malgré le calme relatif qui imprègne ses films (l’utopie d’un tranquille vivre ensemble, encore). J’ai du mal à retrouver ce plaisir ici : si j'apprécie l’extrême aisance d’un cinéaste sur ses vieux jours (tout une description d’un massacre lointain réglé par un simple contrechamp, les mains dans les poches…), cette simplicité extrême m’apparaît un peu sèche. Je sais que c’est aussi la beauté de ce film de fin d’avoir les contours d’une petite série B, de faire œuvre de pauvreté, et de ne pas exploser à la gloire du cinéma façon grande fresque pompeuse. Mais il me manque quelque chose pour vraiment être ébloui : le film est trop inégal dans son exécution, trop fatigué pour maintenir l’étincelle tout le long, pour rester toujours précis dans son programme (à la limite, on y gagne un côté un peu sauvage/brouillon qui aide le film à mourir dans la fureur, mais bon…). J’applaudis le projet, j’applaudis la fin de filmographie, mais pour le reste, je retiens juste un très bon film – pas un chef d’œuvre à en pleurer toutes les larmes de son corps. Mais un très bon film, c’est bien aussi !
Un bon 5/6