« Si votre téléphone sonne, c’est vous le méchant de l’histoire. » L’avertissement s’affiche désormais avant chaque séance dans les cinémas MK2, groupe indépendant à Paris. Malgré la mise en garde, il arrive régulièrement qu’une sonnerie retentisse en plein milieu d’un film, ou qu’un spectateur consulte ses mails voire pianote des textos. Une lumière qui, dans le noir, ne passe jamais inaperçue. Faute de solution miracle, les gérants de salles apprennent à faire de la prévention souvent, à réguler parfois, à vivre avec surtout.
« La pire expérience que j’ai vécue, c’est quelqu’un qui s’est mis à jouer à Duolingo (application ludique pour apprendre une langue étrangère) pendant une séance, s’exaspère Antoine, 45 ans. Sans parler de ceux qui regardent l’heure en plein milieu de la bataille de Bir-Hakeim pendant le film sur de Gaulle. » Il explique que ça le déconcentre complètement du film, et il n’est pas le seul.
« Moi, c’est une personne âgée qui a répondu au téléphone et a engagé une conversation de deux ou trois minutes », déclare Mathis, cinéphile de 28 ans. Des comportements remarqués aussi bien par les spectateurs que par les professionnels du secteur, alors même que le cinéma reste pour certains, comme Antoine, « un des derniers lieux de déconnexion ».
« N’importe qui, les jeunes, les vieux, les moins vieux »
Premier constat, partagé par plusieurs professionnels du secteur : l’usage du téléphone portable n’est pas l’apanage d’une génération ou d’un type de public. « N’importe qui, les jeunes, les vieux, les moins vieux, les femmes, les hommes… Tout le monde regarde son téléphone au cinéma », résume Sophie Dulac, qui dirige cinq établissements indépendants dans la capitale. Même lecture pour Xavier Orsel, exploitant en banlieue parisienne et à Mulhouse (Haut-Rhin) et ancien cadre du groupe Pathé. « Tous les Français vont au cinéma, donc on se retrouve en salles avec les mêmes comportements qu’on observe dans la rue. »
Pour ce dernier, la recrudescence du phénomène tient moins à une dégradation des mœurs qu’à un effet mécanique. Le récent boom de fréquentation, porté par des cartons comme « L’Odyssée », « La Bataille de Gaulle » ou « Spider-Man », a ramené au cinéma des spectateurs occasionnels, ceux-là mêmes qui, chez eux, ont pris l’habitude de garder le téléphone à portée de main devant la télévision.
Un professionnel du secteur confie que les exploitants s’accommodent de ce public : « Ça les arrange, ils font beaucoup d’entrées, donc ils ne peuvent pas se fâcher avec ce public. » Xavier Orsel nuance : « Je ne veux pas les braquer car j’ai bon espoir qu’ils reviennent au cinéma et qu’ils s’initient à d’autres films. Personne n’a commencé à aimer cet art avec une palme d’or en version originale. »
Des usages et incivilités qui agacent réellement
Les petits établissements indépendants, dits « d’arts et essais » attirent un public plus cinéphile, qui possède les codes : « Je trouve que, dans ces salles-là, il y a une aversion au bruit et à la lumière. Si quelqu’un sort son téléphone, le public va rapidement réagir. Il y a une sorte de respect », s’émeut Mathis, qui fréquente tous types de cinémas.
Des propos confirmés par Xavier Orsel : « Les salles avec un public qui ne regarde pas son téléphone, c’est une réalité des centres de grandes villes. C’est un phénomène socio-économique. »
Il faut distinguer plusieurs usages. D’un côté les mini-vidéos et les consultations courtes — quelques secondes au début de la séance —, qui relèvent, selon les exploitants, du réflexe social, souvent des plus jeunes générations. « J’ai mis un certain temps à comprendre qu’en fait, les gens étaient contents d’être là, ce n’était pas du piratage mais du partage d’expérience », observe Xavier Orsel.
De l’autre, des usages qui agacent réellement. « Consulter ses mails, répondre à un texto ou décrocher en pleine séance pour engager une conversation à voix haute », énumère-t-il avant de fixer sa propre règle : « Il y a un seuil de tolérance implicite à respecter. Si c’est quelques secondes au dernier rang, ça passe. Si quelqu’un est au milieu des rangs, lumière à fond pendant plus de 10, 15 secondes, à ce moment-là, on intervient. »
Mathis a lui-même vécu ce point de bascule, un soir, au Pathé Opéra (Paris IXe), lors de la sortie d’un précédent volet de « Spider-Man ». Un film dont une scène avait déjà beaucoup circulé en ligne avant même sa sortie sur grand écran. « Dès le début de la séance, des téléphones s’allumaient et s’éteignaient de partout, dans l’attente de pouvoir filmer cette scène. Lorsqu’elle est arrivée, plusieurs personnes se sont levées, flash allumé, en hurlant, pressées de poster la séquence sur les réseaux. » Pour lui, ainsi que pour un autre couple dans la salle, c’était une séance « gâchée », s’énerve-t-il, choqué par « cette vulgarité ».
L’autorégulation collective plutôt que la coercition
Un agacement qui, pourtant, remonte rarement jusqu’à la direction. Antoine et Mathis, avouent ne jamais être allés se plaindre auprès du personnel. À l’avenir, aucun exploitant ne croit à une solution radicale. La confiscation des téléphones à l’entrée, sur le modèle de certaines avant-premières ? « Pas viable », tranche Sophie Dulac, qui juge la mesure inadaptée et impossible à généraliser. Même verdict pour les brouilleurs d’ondes. Testés dans le passé par le groupe Pathé, ils restent d’usage ponctuel en raison du cadre légal.
Quant à la vidéosurveillance, elle existe mais reste partielle : les multiplexes à fort flux en sont généralement équipés, essentiellement dans les zones de circulation. En salles, la caméra qui pointe l’écran permet tout au plus d’apercevoir une partie du public et donc, parfois, un écran de téléphone allumé. Mais de là à envoyer une brigade d’intervention…
Les professionnels misent finalement sur l’autorégulation collective plutôt que sur la coercition. « Je crois assez profondément au fait que c’est l’effet de majorité qui va l’emporter. Or, la majorité veut avoir une expérience déconnectée », estime l’ancien directeur de chez Pathé, qui refuse de « mettre trop de freins » à un loisir déjà coûteux, au risque de faire fuir un public, notamment jeune et populaire, qu’il cherche au contraire à fidéliser.
Le rendez-vous en salles obscures participe à la question plus large du vivre-ensemble. Il devra dans une certaine mesure s’adapter à son époque… sans se renier.