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MessagePosté: 18 Sep 2018, 12:05 
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Deux films réalisés par Charles Stone III (voir topic consacré à Uncle Drew hier) et sortis en 2018 suivent à la lettre la formule du film de sport revigorant. Mais là où Uncle Drew explorait de façon davantage verticale les relations entre les générations, les ancêtres de l'époque des droits civiques d'un côté, et de l'autre les millenial de l'ère post-Obama, revendicatifs mais pas exactement sûrs de leur identité, Step Sisters s'intéresse plus à des relations horizontales entre jeunes gens du même âge, d'un niveau social équivalent mais d'origines différentes.
Le film traite ainsi de l'appropriation culturelle, thème ô combien discuté et à la mode, à travers des compétitions de stepping, une danse d'origine afroaméricaine, particulièrement intéressante dans la manière où l'on y trouve mélangés les éléments d'une danse martiale traditionnelle et ceux que la pop culture a assimilés et s'est réappropriés sans mal depuis - et dans laquelle une forme de sass (bagout verbal si vous voulez) joue aussi un rôle. Ainsi, en regardant le film, on se dit qu'il se peut bien qu'il traite subtilement et de manière passionnante de bien des problèmes qui continuent d'occuper les débats aux Etats-Unis.
Le noeud de l'intrigue est le suivant, une jeune fille d'origine afroaméricaine se voit chargée de coacher une association d'étudiantes majoritairement blanches (à l'exception d'une d'entre elle), pour pouvoir obtenir son sésame pour Harvard. Ce faisant, elle s'attire les foudres de ses amies, ce qui n'est pas le seul de ses déboires..
A un moment, son petit copain blanc, étudiant qui se spécialise dans l'histoire afro-américaine et la défense des minorités, lui reproche de participer à cette appropriation, ou ce vol, d'un patrimoine culturel africain qu'il fait remonter au jazz. Le film apparaît alors comme un commentaire fascinant sur la manière dont la culture blanche, plus généralement mainstream, s'approprie toute forme de contre-culture pour en faire ou bien un produit manufacturé et calibré ou bien quelque chose d'autre, de différent mais tout de même'un peu édulcoré. C'est le phénomène désigné par le mot "whitewashing", ou blanchissement. Il y a ainsi cette idée, toujours très présente dans la culture, que la culture noire est crue, sans apprêts, authentique, possède âme et sensualité (relire ce que dit James Baldwin sur ça) tandis que la version que les artistes blancs en proposent en est une version dégradée, racoleuse, sexy où se perd son aspect revendicatif. C'est fascinant comme ces non-dits contribuent toujours aujourd'hui à façonner nos représentations comme si en définitive il n'y avait pas de sortie immédiate du racisme.
Jusqu'à où est-on prêt à se laisser marcher sur les pied spourrait être LA question, pas entièrement résolue par la fin forcément sympathique et convenue, du film, qui offre une vision fraîche, spirituelle, du désarroi d'une partie de la jeunesse actuelle, fût-elle riche et éduquée, son ethos, sa psyché, son habitus pour singer Bourdieu ("The only major lesson the movie ends up conveying is "Race, culture, and upbringing are unimportant as long as you are rich and pretty" dit un internaute, qui manque un peu de finesse, sur imdb).


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MessagePosté: 18 Sep 2018, 18:14 
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Salut,

C'est intéressant ce que tu écrits, mais Baldwin (je ne sais pas si tu le mentionnes pour appuyer la critique du stéréotype ou bien le donner au contraire comme un exemple qui donnerait à ce stéréotype le poids d'une idéologie) est assez nuancé ; il se moque des prétentions des blancs à comprendre le blues (qui ne correspond à aucune expérience réelle chez eux selon lui), mais il critique assez fortement (je crois à travers le personnage de "l'Homme qui Meurt") son père pasteur qui croyait en un royaume noir mythique et originel et tirait de l'appel à restauration une autorité abusive, tant familialement que socialement , conférant une tonalité messianique frelatée à son discours. Il dit clairement que son passé et son horizon réels sont l'Amérique (d'une manière transposable à l'Europe, l'universalisme est un engagement, pas une identitié réfiée).
Le film de Raoul Peck est intéressant quand il mentionne que c'est Rita Hayworth qui incarnait pour lui la sensualité noire ,quand il était enfant. C'est la même chose, mais sur le plan érotique.
Ce qui est intéressant c'est que le discours revendicatif est dans "la Prochaîne fois le feu" (où il critique cependant les partisans de Malcolm X sur ce que tu dis) et le contrechamp plus nuancé et personnel dans ses romans.

Il semble que ce dernier rapport soit maintenant inversé : avec des trucs comme le test d'Alison Bechdel (qui est intialement le contenu d'une fiction, d'ailleurs drôle, brêve et fine), la fiction (et la biographie, la limite entre les deux devient de plus en plus indécise) doit revendiquer tout en mettant en oeuvre représentation à la fois revendicatrice, exemplaire et totale des identités (ce qui est un contresens), mais on attend de l'essai ou de la théorie qu'ils réintroduisent du consensus et du scepticisme.


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MessagePosté: 18 Sep 2018, 20:50 
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En fait, la vision des deux films de Charles Stone III m'a donné envie, va savoir pourquoi, de me plonger dans Baldwin, ce que j'ai envie de faire depuis un moment. Et donc je commence par The Fire Next Time, où il parle de son ressentiment vis-à-vis de son père, de son désir de rivaliser avec lui en prêchant alors qu'il était encore adolescent, ce dont il est vite revenu, avec un scepticisme de rigueur qui semble le distinguer en tant qu'écrivain, noir de surcroît.

Gontrand a écrit:
Salut,

C'est intéressant ce que tu écrits, mais Baldwin (je ne sais pas si tu le mentionnes pour appuyer la critique du stéréotype ou bien le donner au contraire comme un exemple qui donnerait à ce stéréotype le poids d'une idéologie)

Je pense au deuxième cas, bien sûr.

Je pense à des passages de ce type :
Citation:
We had the liquor, the chicken, the music, and each other, and had no need to pretend to be what we were not. This is the freedom that one hears in some gospel songs, for example, and in jazz. In all jazz, and especially in the blues, there is something tart and ironic, authoritative and double-edged. White Americans seem to feel that happy songs are happy and sad songs are sad, and that, God help us, is exactly the way most white Americans sing them—sounding, in both cases, so helplessly, defenselessly fatuous that one dare not speculate on the temperature of the deep freeze from which issue their brave and sexless little voices. Only people who have been “down the line,” as the song puts it, know what this music is about. I think it was Big Bill Broonzy who used to sing “I Feel So Good,” a really joyful song about a man who is on his way to the railroad station to meet his girl. She’s coming home. It is the singer’s incredibly moving exuberance that makes one realize how leaden the time must have been while she was gone. There is no guarantee that she will stay this time, either, as the singer clearly knows, and, in fact, she has not yet actually arrived. Tonight, or tomorrow, or within the next five minutes, he may very well be singing “Lonesome in My Bedroom,” or insisting, “Ain’t we, ain’t we, going to make it all right? Well, if we don’t today, we will tomorrow night.” White Americans do not understand the depths out of which such an ironic tenacity comes, but they suspect that the force is sensual, and they are terrified of sensuality and do not any longer understand it. The word “sensual” is not intended to bring to mind quivering dusky maidens or priapic black studs. I am referring to something much simpler and much less fanciful. To be sensual, I think, is to respect and rejoice in the force of life, of life itself, and to be present in all that one does, from the effort of loving to the breaking of bread.


qui contribue donc à faire de la culture noire une culture authentique, car celle d'un peuple en souffrance là où le Blanc devient une figure incapable de retrouver cette âme, authenticité, viscéralité, quelque chose de ce genre.


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MessagePosté: 18 Sep 2018, 20:54 
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Il explique plutôt (assez proustiennement) que la culture noire est codée, du fait du contexte politique réel (et existe en dépit de ce contexte)


Ce que tu dis en fait, c'est que là où il y a un code alors il y a une opposition authentique/inauthentique ainsi qu'un soupçon de racisme.

Ceci dit ce qu'il dit sur le déficit de sensualité des blancs qui va jusqu'à la frayeur sacrée envers une absence rappelle en effet certaines considérations de DH Lawrence, dont les oeuvres ont un rapport compliqué au racisme, au nationalisme et au féminisme. Il oscille entre Proust et Lawrence.


Dernière édition par Gontrand le 18 Sep 2018, 21:26, édité 1 fois.

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MessagePosté: 18 Sep 2018, 21:15 
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Dans le contexte des années 60, c'est aussi une manière discrète de dire aux Noirs américains qu'on ne peut pas à la fois être Sly Stone et Malcolm X sans y perdre quelque-chose (contrairement à ce que NWA ou Public Enemy ont cru quelques années). C'est aussi le sens de ce texte.

Et puis dans la fin du passage que tu cites il prêche malgré tout, tout comme son père et le pasteur relaps qu'il était qu'il vient pourtant de désavouer tous les deux. Texte à tiroirs...


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MessagePosté: 19 Sep 2018, 09:06 
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Oui, le texte est plus complexe que cela et témoigne d'un rapport au monde qui ne peut plus être celui des générations actuelles, lesquelles ont plus de raisons de croire, à tort ou à raison, en une époque post-raciale.


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MessagePosté: 19 Sep 2018, 09:06 
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Oui, le texte est plus complexe que cela et témoigne d'un rapport au monde qui ne peut plus être celui des générations actuelles, lesquelles ont plus de raisons de croire, à tort ou à raison, en une époque post-raciale.


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