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Quand je lis tous ces messages, je me demande si j'ai toujours été un blasé dans l'âme ou si je suis resté un gamin. Je n'arrive pas à pointer du doigt une brisure, mais je me rappelle surtout des étapes fondatrices que j'ai pu vivre chez les scouts.
La première, c'est en passant de l'autre côté de la barrière de l'imaginaire. Durant les camps scouts, chaque année il y a un nouveau thème choisi avec tout un imaginaire bâti : les chevaliers, la mythologie grecque, les indiens... Ca veut dire qu'on se crée des déguisements, même des armes sur le thème et les chefs vont savamment distiller cet imaginaire à travers des jeux et des activités pendant deux semaines. Les premières années à 9-10 ans, t'as beau avoir cessé de croire au Père Noêl depuis longtemps, tu marches à fond. On te baratine sur le "Secret des Anciens" et tu te retrouves la nuit avec une torche dans les bois en train de chercher les indices laissés par un mystérieux vieil indien que tu ne verras jamais. La deuxième année tu te poses des questions mais t'as encore envie d'y croire et de t'accrocher à l'illusion et la troisième année t'as compris et tu fais le blasé, les chefs te demandent juste de jouer le jeu pour pas gâcher les plaisir des petits. Le moment dont je me rappelle, c'est pendant ce troisième camp que les chefs m'ont carrément pris pour complice en mettant en scène mon kidnapping. Je devais disparaître en début de soirée et attendre au fond d'un champ le signal pour tirer un feu d'artifice. C"est là que tout le monde accourait et que je me "réveillais", prétendant avoir été chloroformé et que je savais pas ce que je faisais là. C'était un moment où j'étais adoubé par les chefs comme un "grand", je passais officiellement de l'autre côté de la barrière et ça flattait mon côté petit con qui en savait plus que les gamins mais je me rappelle aussi l'attente seul dans le noir en regardant au loin les lumières du feu et des mes copains qui étaient encore dans l'innocence. Jamais plus je n'irais courir dans les bois après de douces chimères et des promesses d'aventures fantastiques...
L'autre étape arrivait l'année suivante, quand on apprend réellement l'autonomie et la prise de décisions : le raid. C'est à dire quand on donne une carte IGN à 5 glandus de 12-13 ans, un pique-nique pour le premier repas et qu'ils partent deux jours avec leur sac à dos sur les chemins de la France profonde sans trop savoir où ils vont dormir où ce qu'ils vont manger le reste du temps. A part ça, on recevait une carte de téléphone et genre 10 francs en pièces de 2 si jamais on on avait besoin d'appeler à l'aide depuis un téléphone à pièces, c'était avant les portables. On se prenait la tête à chaque croisement pour savoir si c'était à droite où à gauche (je pense n'avoir jamais fait une raid sans me perdre), on allait frapper au portes pour demander à manger, des fois on se faisait carrément inviter à table et quand arrivait le soir il fallait trouver qqn pour nous héberger. La première fois, on nous avait ouvert la porte d'un duplex crasseux, abandonné par les locataires, avec des magazines de cul, des vieux canapés et des lits qu'on n'a pas voulu toucher. L'année d'avant, des potes étaient carrément tombés dans un squat avec des personnes pas recommandables. Le soir, les chefs venaient quand même nous rendre visite pour s'assurer que tout allait bien, mais tout ça est bien sûr totalement interdit maintenant. C'était la première fois qu'on est véritablement lâché dans le vaste monde sans supervision et qu'il fallait apprendre à y naviguer avec des rencontres parfois hautes en couleurs. Sans doute les souvenirs les plus formateurs de ma vie.
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