L’arrivée de la saison 2 m’a fait franchir le pas.
Série sur des personnages aux besoins simples, fidèles à tout récit d’aventure : comprendre et survivre, et puis la quête de l’être aimé. C’est pourquoi je n’adhère pas à certaines critiques qui reprochent à la série de vouloir se faire passer pour plus intelligente qu’elle ne l’est.
La série des
Bioshock est passé par là aussi : culte de la personnalité autour d’une figure entrepreneuriale fondatrice (Keir est un quasi sosie de Comstock dans
Infinite), micro-société coupée de l’extérieur, tensions entre factions qui vont jusqu’à la violence, mystères à tiroirs, protagonistes coupés de leur passé… Ces similitudes sont trop frappantes malgré les différences d’enrobage pour ne pas faire le lien. J’ai pensé aussi aux
Backrooms qui ont remis les espaces liminaux type corporate au goût du jour en matière de théâtre de l’étrangeté. Petites pensées fugaces pour Monsieur Hulot, ou les
12 travaux d’Astérix.
Le 1er
Bioshock nous baladait aussi longtemps que possible pour nous faire croire que son antagoniste était l’illuminé objectiviste pour au final nous faire affronter le contrebandier communiste à l’origine de l’effondrement post-révolution de la ville sous-marine, semant ainsi le trouble politique (le jeu ne brocarde pas tant Ayn Rand qu’il prolonge son travail jusqu’au grotesque) tout en proposant une magnifique gestion de la tension entre horreur et drame existentiel, dans un cadre SF auquel les créateurs se sont abandonnés, l’exploitant à fond.
Severance reste plus timorée, marquée notamment par ce mélange caractéristique de fascination et de dédain du show-business pour le monde de l’entreprise— il suffit de voir les acteurs se livrer sur le peu d’expériences (lointaines, souvent) qu’ils ont du travail ordinaire, le peu qu’ils ont à en dire à part qu’ils sont bien contents d’en être définitivement affranchis. Vu de cette hauteur, le travail en entreprise est forcément asservissant, indésirable, rabaissant, alimentaire, tout l’inverse de « faire ce qu’on aime », de « la vocation ». C’est au mieux la fourmilière, au pire l’Enfer de leur Paradis culturel.
Oui le monde de l’entreprise aliène et exploite en volant un temps pourtant précieux, en assommant de tâches auxquelles peu de salariés trouvent de réel sens. Non on ne peut jamais vraiment séparer le pro du perso autant qu’on aimerait le prétendre, travail et vie privée sont des vases communicants. Oui on porte un masque au boulot, on lisse notre communication et notre vocabulaire, on réprime le naturel pour faire face à des tensions parfois immenses de manière « professionnelle », autrement dit à un niveau de répression de soi tel que la bonne éducation devient indissociable de la castration. Non, la « loyauté envers l’employeur » (qui se trouve encore mentionnée dans bien des contrats de travail) ne protège de rien et ne fonctionne presque jamais à double sens. Oui on peut, et d’ailleurs bien souvent on va tomber amoureux au travail, même (surtout ?) quand c’est impossible. Les meilleurs moments sont dans ce registre-là, et on les retrouve surtout dans la saison 1.
Mais pour revenir à ce que je disais, Ben Stiller, par exemple, a échappé à ce monde-là quasiment par naissance, d’autres par acharnement. C’est en grande partie ce qui détermine l’approche scénaristique et thématique de la révolution ou l’émancipation face à une sous-existence, motivée en partie par mystère à déchiffrer pour s’affranchir d’un vaste mensonge.
Mensonge qui n’est jamais vraiment défini, tantôt celui de la nature arbitraire du contrôle et du pouvoir, tantôt celui du capitalisme, si dégoutant pour les salariés, si vital pour les créatifs qui en sont, malgré leurs postures, la grande prêtrise. En effet, si personne ne bossait minimum 35 heures par semaines, personne ne regarderait non plus de films et de séries pour se détendre ou pour réfléchir sur le monde et sur la société. D’autant plus que les créatifs en question ne se sont pas affranchis du salariat grâce à une révolution qu’ils ont désormais tout le loisir de fantasmer à travers leurs créations.
Rien d’étonnant donc que Lumon ressemble aussi à une secte, le rejet de l’entreprise et du salariat est presque d’ordre spirituel dans le milieu du show business... pourtant connu pour être particulièrement perméable aux croyances sociétales du moment, et être noyauté par l’église de scientologie de L. Ron Hubbard, secte aussi ridicule que malfaisante et qui est une des références évidentes ici— avec aussi le mormonisme de Joseph Smith qu’on retrouve plus en politique (rien qu’au Congrès :
https://en.wikipedia.org/wiki/List_of_Mormon_members_of_the_United_States_Congress). Mais ce n’est qu’un des éléments d’un cadre ouvertement SF dans une veine neo-retro, donc au final ça n’égratigne pas grand-chose ni grand-monde (plus facile pour Hollywood de brocarder les puritains). C’est cet angle-là, à la fois plus timide, confus et moins assuré mais paradoxalement plus tentant pour les scénaristes qui finit par primer dans la saison 2 (heureusement qu'il y a encore de la romance, du courage et une exploration ludique du rôle de la mémoire).
Pour la saison 2 j’ai pensé à
The Wire : ce début qui sert surtout à réunir les personnages séparés, rejouer l’intrigue initiale mais avec des paramètres différents (promotion, duplicité, poids des révélations marqué par un désenchantement et une impuissance proportionnels au niveau d’accomplissement etc.), gain en ampleur des enjeux (on passait des dealers à la traite des blanches, ici du mystère au bout du couloir à celui d’un destin). Avec bien sûr une extension du domaine du contrôle : l’autoritarisme franc remplacé par un management « plus humain » qui n’est que d’autant plus pervers. Je crains pour la suite l’angle « à la Matrix », c’est-à-dire la compromission après la rébellion, l’émancipation par la réécriture des règles, la fameuse « réforme de l’intérieur », qui ne sera qu’une énième redite de la notion progressiste du paradis sur terre.
Aspects culturels mis à part, il y a du suspens, le décor est super, le casting redoutable, beaucoup d’élégance et de sensibilité aussi dans l’écriture ce qui fait qu’au final j’ai quand même bien aimé même si c’est souvent longuet. Et c’est toujours un immense plaisir d’entendre Motörhead au détour d’une scène (et la cover père/fille de "Enter Sandman" est vraiment cool).