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Vu le Pain et la Rue et la Récréation
Deux fois 12 minutes. Récits minimalistes, mais sens du cadre, du rythme et sophistication esthétique remarquables. Dans la Récréation il y a un travelling vertical à la grue sur une cour de récré bref mais extrêmement complexe, qui rappelle le plan de Satyavit Ray dans le Lâche (la chambre). Et un jeu sur le texte caligraphié qui s'inscrit dans le fond sombre d'un long couloir d'écoles. Un ralenti remarquable sur le traffic automobiles, formant un fleuve que le gamin en fugue ne franchira pas. Une manace atténuée par son hétérogénéité (on voit des 404 et 2CV, des Peykan, voiture familiale nationale d'origine anglaise, mais aussi de grosses américaines comme des Camaro, le silence du plan lisse et en même temps montre l'inégalité sociale révélée par la matière automobile, à la fois interne à la bourgeosie, et entre celle-ci et l'enfant, mais cette extériorité est fascinante et encore esthétisable pour l'enfant, elle lui est révélée sans qu'il ne l'éprouve encore).
Un point commun : l'enfant n'est ni conservateur ni moderne, il vit dans une tradition qui le maintient aussi a l'extérieur, il est libre là où le milieu social ne le valorise pas directement : à l'arrière-plan passent à la fois des femmes voilées et des silhouettes plus occidentalisées, en alternance. Il est sadisé, effrayé par une menace mais peut s'y soustraire, sans la d supprimer. C'est celle-ci qui parait se fatiguer et l'abandonner pour se répéter ailleurs (le chien apprivoisé mais qui rejeté par la soeur aboye sur un autre gamin). Dans les deux films, les adultes en position de pouvoir ou d'autorité ont leur tête coupée par le cadre, ils ne sont que des petits Leviathan anonymes et impulsifs. L'abus de pouvoir accélère les sésuences, le film ne l'approfondit pas, ne l'exploite pas non plus. Mais la perspective sortie et la fuite naissent avec lui, sont aussi écrits et artificiels que la situation. Dans la Récréation, l'enfant est battu à l'école, dans le flou du générique. Il transforme la sortie habituelle de l'école en fugue, où il récupère moralement son amour-propre tout en radicalisant sa solitude et son invisibilité, l'humiliation systémique l'a transformé en regard pour lequel le monde est neuf et indifférent, totalisé : sans lieu il est consolé. Il surprend dans une ruelle un match de foot de gamins qui lui ressemblent, plus défavorisés que lui.
Dans le public, sur le pas d'une porte, deux petites filles, sans doute soeurs, enjeux érotiques du match (il faut séduire celui qui regarde sans participer, mais qui devient par sa passivité une valeur). L'une est voilée, l'autre pas. L'enfant, qui n'est pas du groupe est aussi contraint à être spectateur. Plus tard, il volera le ballon pour se vebger. Il se place dans le plan involontairement devant la fille voilée (de blanc), le traîne de celui-ci lui faisant une auréole au garçon, car les visages des deux sexes se superposent en se masquant : univers où on devient l'égal de ce qu'on cache. Kiarostami dépeint-elle une aliénation ? En tout cas la petite fille sort dans le flou du plan au moment où l'identification du garçon à celle-ci ne faisait plus aucun doute.
_________________ je croyais que dans leur monde bouclé par le sadisme, eux-mêmes vivaient en parfaite sécurité
Imre Kertész
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